Aimer pour rien

Camille de Villeneuve
Rédigé par :
Gilles Berrut
7 février 2025
Relecture :
Essai
Temps de lecture :
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Aimer pour rien

Camille de Villeneuve

Editions du Cerf, 2025,

Cet amour pur pourrait s’exprimer de la manière suivante : peut-on aimer sans rien attendre en retour ?

Camille de Villeneuve dans Aimer pour rien, ose parcourir les racines bibliques et philosophiques et notre histoire occidentale de l’amour pur dans cet essai.

L’auteure, ancienne élève de l’École Normale Supérieure est docteur en philosophie médiévale. Actuellement, Maîtresse de conférence à la Faculté Loyola à Paris. En 2014, elle reçoit le prix François Mauriac de l’Académie Française pour son roman Ce sera ma vie parfaite. Sept autres livres complètent son œuvre.

Loin des idées reçues sur un amour désintéressé qui serait apparu au XVIIe siècle dans le mouvement de courants spirituels de l’école française, Camille de Villeneuve nous invite à envisager de manière plus large cette aspiration de la Bible, en passant par un courant mystique chrétien à travers des siècles et sa reprise sous d’autres formes dans la philosophie contemporaine.

Dans ce parcours, le Moyen Âge avec les troubadours et leur fine amor ont chanté et conté cette manière courtoise de penser et d’essayer de vivre la relation entre hommes et femmes en particulier en langue d’Oc. Au XIVe siècle, la figure de Marguerite Porete incarne l’audace d’un pur amour, qui loin des soumissions attendues par la société, exprime une émancipation radicale « Si Dieu voulait ma damnation, le j’aimerais quand même ». Les autorités religieuses y ont répondu en la menant au bûcher en 1310.

Le quiétisme porté par Madame Guyon et soutenu par Fénelon pourrait s’y rapporter, bien que la place de la souffrance nous emmène en des terres plus troubles, où l’accident devient un but. Les répercussions de cette souffrance obligatoire signe de sainteté sera prolixe par la suite dans la littérature. L’image de l’amour chrétien projettera, malgré lui cette image sacrificielle qui contaminera la réception de la foi et  la place du féminin.

Face à cette impasse, Spinoza et son « amour intellectuel de Dieu », apparaisse comme une voie de passage vers la connaissance et la joie, dont Etty Hillesum, face à la déportation, en donnera l’illustration terrible par cette affirmation : « La vie est belle, et je ne veux pas haïr. »

Les philosophes d’Après-Guerre abandonneront la question de l’amour, au profit de la relation entre désir et altérité. Chez Levinas, Derrida, Bataille, théorise la « non-réciprocité de l'amour qui trouve sa vérité dans le renoncement du sujet à ses intérêts ». Après les camps de la mort et dans une société questionnée par la position matérialiste de la vie sociale, l’échange et la réciprocité de la relation prennent le visage d’une solidarité qui ne puise pas sa justification dans le visage de l’autre, mais dans la volonté qu’advienne un collectif équitable. L’amour et la bienveillance sont réponse à la méchanceté possible de l’autre. « Pour Levinas, l'autre est celui que je veux d'abord tuer », imposant une altérité sans autrui. La foi chrétienne et son Dieu tué en croix, qui y puise la Vie qui ne passe pas en est une réponse toujours actuelle.

L’auteure souligne que l’amour pur et désintéressé est aussi une image misogyne qui confine une place d’infériorité à la femme ; alors que le désir qui reconnaît l’altérité sans possession ni domination est le vrai visage de ce que l’on a toujours nommé l’amour comme une quête.

Ce livre érudit et passionnant résonne avec note époque notre sensibilité, et le désordre de notre regard bousculé par les images et les actualités envahissantes. À lire !

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