

Voici une aventure aussi fascinante qu’énigmatique.
André Malraux décide en 1934, alors qu’il est auréolé l’année précédente du prix Goncourt pour La Condition humaine, de partir à la recherche des vestiges de la capitale mythique de la reine de Saba. À travers une narration vivante, nous sommes invités à suivre pas à pas cette quête improbable, où se mêlent l’appel de l’aventure, la passion de l’archéologie et les tourments d’une époque sombre, annonciatrice des catastrophes du XXe siècle.
Dès les premières pages, nous sommes plongés dans l’Europe des années 1930, entre rongée par les totalitarismes et tensions coloniales. Malraux, figure intellectuelle engagée, déjà marqué par ses combats en Indochine contre l’oppression coloniale et par son opposition farouche au fascisme. Il a participé à la première réunion de l’Association des Écrivains, et Artistes Révolutionnaires (AEAR) en 1933 pour dénoncer la montée du fascisme allemand. André Malraux semble chercher dans cette expédition une échappatoire, un souffle d’héroïsme face à la menace grandissante. "Comment me suis-je mis en tête, il y a trente ans, de retrouver la capitale de la reine de Saba ?", s’interrogera-t-il plus tard dans ses Antimémoires (p. 24). La réponse, prend source à la fois d’un souvenir juvénile de ses lecture, d’une envie d’action et de mettre à distance les démons du temps.
L’auteur rappelle avec justesse que Malraux n’était ni archéologue ni historien de formation. Pourtant, son intuition, son goût pour les "pays d’antique civilisation" (p. 12) et son talent pour transformer le réel en légende en firent un explorateur hors norme. L’expédition, préparée avec le pilote Corniglion-Molinier et le mécanicien Maillard, fut autant une aventure géographique qu’un coup médiatique orchestré avec le journal L’Intransigeant, qui finança le périple. Les articles publiés à leur retour, entre mai et juin 1934, mêlaient récit haletant, reconstitutions audacieuses (comme les croquis de l’architecte André-Pierre Hardy, inspirés des clichés aériens) et une touche de mystère savamment entretenue. "Saba, capitale morte, au passé lourd de gloire, aux richesses incalculables enfouies depuis des siècles sous le sable…" (p. 45) — la prose de Malraux, lyrique et évocatrice, transformait des ruines à peine identifiables en un symbole éternel.
Mais en 1934, les preuves archéologiques manquent cruellement. Malraux et ses compagnons survolent bien des vestiges près de Marib — barrages antiques, tours effondrées, traces d’une cité oubliée — mais leur "découverte" sera rapidement contestée. Les spécialistes, comme l’archéologue Henri Munier rencontré au Caire, y voient surtout une opération de communication, voire une chimère (p. 38).
Pourtant, même si cette expédition, est controversée sur le plan technique, elle s’inscrit dans une démarche plus large chez Malraux : "L’art est un anti-destin", écrivait-il. Phrase clé pour comprendre son attachement aux ruines de Saba, symbole d’une civilisation engloutie par le temps qui participe de manière anticipatrice à son musée imaginaire. Le livre soulève aussi une symétrie en miroir où la recherche de la reine de Saba vise à rechercher le sens de son époque qui tendait à substituer la barbarie à la beauté.
Le déroulé des articles parus dans L’intransigeant du 3 au 13 mai 1934 permet à l’auteur de faire le déroulé, presque cinématographique, de cette épopée surprenante. On y suit les péripéties du vol au-dessus du Yémen, les tensions avec les autorités britanniques (qui interdisaient le survol d’Aden), le parcours en région hostiles et montagneuses, les yeux rivés sur le réservoir d’essence. A noter l’incroyable rencontre avec l’empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié qui se revendique, selon la légende, le descendant de Ménélik Ier, fils de Salomon et de la reine de Saba. L’auteur restitue avec brio l’atmosphère de l’époque qui dans cet après Première-Guerre Mondiale entre exotisme colonial et modernité naissante.
Bien sûr, on aurait aimé une plongée plus approfondie dans les archives archéologiques postérieures à 1934, ou une confrontation plus systématique des thèses de Malraux avec les découvertes ultérieures. Mais l’angle choisie d’une description d’une ambiance de cette époque, qui porte l’intuition d’André Malraux est bien porté.
Un miroir tendu vers notre époque
Ce qui frappe, à la lecture de ce livre, c’est la résonance troublante de cette aventure avec notre présent. Il apparaît clairement un parallèle saisissant entre le Yémen de 1934, terre de mystères et de conflits larvés, et celui d’aujourd’hui, déchiré par la guerre et où le patrimoine antique — comme les barrages de Marib, bombardés en 2015 — est devenu une cible. "La possibilité de l’aventure géographique à la Malraux s’est réduite comme peau de chagrin" (p. 55), écrit-il avec mélancolie. Mais la montée possible des barbaries, elles, demeure l’ombre de notre présent. "Le XXIe siècle sera-t-il culturel ou définitivement barbare ?", interroge Perrier (p. 58). La question, aujourd’hui, n’a rien perdu de son actualité.