Ce qui nous fait humain

Martin Steffens
Desclée de Brouwer
Rédigé par :
Gilles Berrut
25 avril 2026
Review :
Philosophie
Temps de lecture :
1
'

Ce qui nous fait humains.

Martin Steffens

Desclée de Brouwer, 2026, 205 p.

Le présupposé de l’auteur est que nous dormons tous, même éveillés. Même quand nous
croyons agir, que nous nous agitons ou que nous nous croyons certains de notre humanité, nous
dormons toujours. Mais alors qu’est-ce qui fait notre humanité ?
Martin Steffens est un philosophe, spécialiste de la philosophe Simone Weil, auteur de
nombreux ouvrages tel Simone Weil in Cahiers de l’Herne (2014), L’Amour vrai (2018) ou
Marie comme Dieu la conçoit (2020).
Martin Steffens constate de manière implacable : l’humain se définit moins par ce qu’il inclut
que par ce qu’il exclut : « Nous attestons de notre propre humanité en la refusant à quelquesuns
» (p. 12). Depuis Descartes, nous pensions que la conscience réflexive nous distingue des
animaux. Pourtant, c’est bien entre les humains eux-mêmes que se trace la frontière entre
humain et non-humain. Chaque société, idéologie, nation, idée de progrès, Race ou chaque «
rêve collectif », construit des barrières entre ses membres. « La nation, finalement, est un
espace politique qui vient borner notre compassion », résume Steffens (p. 25). L’humanité
devient alors l’espace où se construit les exclusions violentes qui séparent et finalement
déshumanisent pour nous donner l’impression d’exister.
Mais le développement ne s’arrête pas à ce constat. Steffens, s’appuyant sur les travaux de
Giorgio Agamben et sur la spiritualité franciscaine, montre que c’est précisément aux marges
que l’humanité se révèle dans sa vérité. Les exclus, les bannis, les « inutiles » ne sont pas des
résidus, mais le miroir de notre propre fragilité. « La société ne s’ouvre à elle-même que dans
une ouverture qu’elle ne fait pas elle-même » (p. 164). Pour être et devenir vraiment humain, il
nous faut déborder au-delà de nos certitudes.
Toujours dans la tradition franciscaine, l’auteur invite à vivre en première ligne pour que les
frontières ne deviennent pas des murs là où la vie se donne ou se refuse. L’exemple de saint
François en dialogue avec le sultan est un repère pour rester en dialogue avec les autres cultures.
Martin Steffens écrit avec une rigueur philosophique et une sensibilité poétique. Ce qui
impressionne à la lecture de ce livre est sa radicalité décrivant notre manière habituelle de vivre
comme un sommeil, ou en d’autres termes, notre absence au monde. Le paradoxe de la marge
qui est au coeur de l’humanité rejoint une tradition chrétienne large que l’on retrouve dans
plusieurs traditions spirituelles. Les options proposées à la suite de cette forte position restent
à l’état d’esquisse et sont à inventer pour chacun personnellement et collectivement.
Un livre qui restera comme un manifeste convaincant dans un monde en interrogation sur le
dialogue entre les cultures et les nations. Il montre avec conviction que l’ouverture à l’autre
n’est pas une option, mais une obligation de vérité et d’humanité.

Pour lire le livre