

Le présupposé de l’auteur est que nous dormons tous, même éveillés. Même quand nous croyons agir, que nous nous agitons ou que nous nous croyons certains de notre humanité, nous dormons toujours. Mais alors qu’est-ce qui fait notre humanité ?
Martin Steffens est un philosophe spécialiste de Nietzsche qui un temps éloigné du christianisme l'a redécouvert avec la pensée du père Joseph Wrezinski fondateur d'ATD Quart-monde. Il a également exploré la pensée de la philosophe Simone Weil et et Léon Bloy. Il est l’auteur de nombreux ouvrages tel Simone Weil in Cahiers de l’Herne (2014), L’Amour vrai (2018) ou Marie comme Dieu la conçoit (2020).
Dans ce livre, il constate de manière implacable : l’humain se définit moins par ce qu’il inclut que par ce qu’il exclut : « Nous attestons de notre propre humanité en la refusant à quelques-uns » (p. 12). Depuis Descartes, nous pensions que la conscience réflexive nous distingue des animaux. Pourtant, c’est bien entre les humains eux-mêmes que se trace la frontière entre humain et non-humain. Chaque société, idéologie, nation, idée de progrès, Race ou chaque « rêve collectif », construit des barrières entre ses membres. « La nation, finalement, est un espace politique qui vient borner notre compassion », résume Steffens (p. 25). L’humanité devient alors l’espace où se construit les exclusions violentes qui séparent et finalement déshumanisent pour nous donner l’impression d’exister.
Mais le développement ne s’arrête pas à ce constat. Steffens, s’appuyant sur les travaux de Giorgio Agamben et sur la spiritualité franciscaine, montre que c’est précisément aux marges que l’humanité se révèle dans sa vérité. Les exclus, les bannis, les « inutiles » ne sont pas des résidus, mais le miroir de notre propre fragilité. « La société ne s’ouvre à elle-même que dans une ouverture qu’elle ne fait pas elle-même » (p. 164). Pour être et devenir vraiment humain, il nous faut déborder au-delà de nos certitudes.
Toujours dans la tradition franciscaine, l’auteur invite à vivre en première ligne pour que les frontières ne deviennent pas des murs là où la vie se donne ou se refuse. L’exemple de saint François en dialogue avec le sultan est un repère pour rester en dialogue avec les autres cultures.
Martin Steffens écrit avec une rigueur philosophique et une sensibilité poétique. Ce qui impressionne à la lecture de ce livre est sa radicalité décrivant notre manière habituelle de vivre comme un sommeil, ou en d’autres termes, notre absence au monde. Le paradoxe de la marge qui est au cœur de l’humanité rejoint une tradition chrétienne large que l’on retrouve dans plusieurs traditions spirituelles. Les options proposées à la suite de cette forte position restent à l’état d’esquisse et sont à inventer pour chacun personnellement et collectivement.
Un livre qui restera comme un manifeste convaincant dans un monde en interrogation sur le dialogue entre les cultures et les nations. Il montre avec conviction que l’ouverture à l’autre n’est pas une option, mais une obligation de vérité et d’humanité.
Une vidéo de Regards protestants https://regardsprotestants.com/
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