Comme un long samedi saint

François Boëdec
Edition de Loyola
Rédigé par :
Gilles Berrut
21 novembre 2025
Relecture :
Essai
Histoire du christianisme
Temps de lecture :
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Comme un long samedi saint. Libres propos sur l’espérance.

François Boëdec

Éditions Loyola, 2025, 253 p.

François Boëdec, dans Comme un long samedi saint, nous livre une réflexion à la fois intime et universelle sur ce que signifie espérer quand tout semble s’effondrer. Ancien responsable des jésuites en France, il puise dans ses années de direction, marquées par des défis écrasants — réformes difficiles, déclin des vocations, et surtout le scandale des abus au sein de l’Église — pour nous parler de cette période charnière entre la désolation et la renaissance. Le samedi saint, ce jour de silence et d’attente après la crucifixion, devient sous sa plume une métaphore puissante de notre époque, où l’incertitude et le doute altérent les certitudes.

Dès les premières pages, le ton est donné : « Jésus est parti. […] Nous voici seuls, au seuil du néant, face à une absence qui nous glace et nous fascine à la fois » (p. 9). Ce n’est pas un essai théorique, mais un partage d’expérience, nourri par la spiritualité ignatienne, les Écritures et une longue pratique pastorale. Boëdec s’adresse à ceux qui, croyants ou non, ressentent ce vertige d’un monde où les repères s’effritent, où l’avenir se voile de brume. Comment garder foi en la promesse quand la nuit s’étire et que l’aube tarde à poindre ?

Le livre s’articule autour de deux axes. Dans un premier temps, l’auteur explore l’espérance comme une aventure intérieure, un combat quotidien contre le découragement. Il décrit cette tension entre le désespoir qui guette et la confiance qui persiste, même ténue. « Scruter sans relâche les mouvements de son âme », conseille-t-il en s’appuyant sur Évagre le Pontique (p. 45), car c’est dans les replis de notre être que Dieu se révèle, souvent là où on ne l’attend pas. L’espérance, pour lui, n’a rien d’un optimisme béat ; c’est plutôt un ancrage solide, « une ancre de l’âme » (p. 78), qui tient bon même quand tout semble se déliter. Reprenant l’affirmation de saint Paul « Je m’acquitte de la charge que Dieu m’a confié » (1 Co9,16-17), il s’interroge, à la suite de Loyola : « comment servir Dieu de la meilleure façon à différentes étapes de la vie (p. 148). Cette question est universelle et nous interpelle sur note capacité à repenser notre foi au regard de nos expériences et de nos limites, mais avec la volonté de porter l’espérance. « Le samedi saint, ce jour où le Christ repose au tombeau, incarne parfaitement ce paradoxe : tout est fini, et pourtant, quelque chose veille en secret. « Un profond silence enveloppe la terre », écrit-il en reprenant une homélie ancienne (p. 112), un silence qui n’est pas vide, mais chargé d’une présence discrète, d’une parole qui murmure sous les décombres.

La seconde partie élargit la perspective. L’espérance n’est pas qu’une affaire personnelle, mais un enjeu collectif, presque politique. Comment croire en l’avenir quand la société se fracture, quand les institutions — y compris l’Église — perdent leur crédibilité ? Boëdec s’appuie sur des penseurs comme Jürgen Moltmann ou Walter Kasper pour rappeler que la résurrection n’est pas une échappatoire, mais un appel à s’engager ici et maintenant. Il cite le pape François, pour qui l’espérance concerne « l’humanité tout entière, bien au-delà des frontières du christianisme ». Face à un monde en crise, où l’individualisme et la défiance minent les liens, il interroge : où puisons-nous encore la force d’avancer ensemble ? Une image vient illustrer avec force ce propos : « Et si le sel, tout le sel du monde, perdait son pouvoir de saler, il n’y aurait pas d’alternative, puisque rien d’autre ne sale » (p.192). Radicalité de ce que l’amour-agape donne au monde personnellement et collectivement.

Parmi les idées qui marquent, il y a cette conviction que Dieu se trouve dans les détails du quotidien, même les plus sombres. Boëdec insiste sur la nécessité de « le chercher et le reconnaître en toute chose », une intuition chère à Ignace de Loyola. Son regard se porte surtout vers ceux que la société relègue aux marges, car c’est là, selon lui, que se joue la véritable rencontre. « Va, répare mon Église », semble-t-il nous dire en écho à François d’Assise, non pas comme un ordre, mais comme une invitation à reconstruire, pierre par pierre, une communauté où l’amour et la justice ont leur place.

Le style de Boëdec est à la fois simple et profond. Il évite les jargons et les discours abstraits pour toucher le lecteur droit au cœur. Ses références, puisées dans la Bible, la tradition spirituelle ou des auteurs modernes, éclairent sans alourdir. On sent chez lui un équilibre rare entre lucidité et tendresse, une capacité à nommer les blessures sans tomber dans le pessimisme.

Pourtant, le livre n’est pas parfait. Certains pourraient lui reprocher de rester trop dans la contemplation, sans toujours proposer de pistes concrètes pour agir. Son ancrage dans la tradition jésuite, bien que riche, peut aussi limiter la portée de son message pour ceux qui ne partagent pas cette sensibilité. Mais c’est justement cette humilité qui rend son propos touchant : il ne prétend pas avoir toutes les réponses, seulement des questions qui résonnent avec les nôtres.

Au final, Comme un long samedi saint est une lecture précieuse pour quiconque se demande comment garder debout l’espérance en temps de crise. Boëdec ne nous offre pas de solutions toutes faites, mais une boussole : celle d’une foi qui, comme un grain semé en terre, doit d’abord se briser pour donner du fruit. Et c’est peut-être dans cette image qu’il faut chercher la clé du livre : « Demain, le pain sera bon » (p. 15). Une phrase qui dit tout — la patience, l’attente, et cette certitude obstinée que, même dans la nuit, quelque chose germe.

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