Communisme et syndicalisme dans la France de l’entre-deux-guerres

Sylvain Boulouque
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
23 février 2026
Relecture :
Histoire universelle
Temps de lecture :
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Communisme et syndicalisme dans la France de l’entre-deux-guerres

Sylvain Boulouque

Éditions du Cerf, 2026

Entre les deux guerres, la révolution russe de 1917 et la structuration d’une internationale communiste et l’influence de Moscou vont avoir un fort retentissement sur le syndicalisme en France.

La Confédération générale du travail unitaire (CGTU), née en 1922 d’une scission minoritaire au sein de la CGT, illustre la tension dans le mouvement ouvrier français entre soumission aux directives de Moscou et adaptation pragmatique aux réalités sociales

L’auteur, Sylvain Boulouque, est historien, se qualifiant de gauche radicale. Il est l’auteur d’ouvrages tels que Les anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962) en 2003 ; Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire en 2020, ou, aux éditions du Cerf en 2024, Meurtre à la Grange-aux-belles. Il collabore à l’édition des listes noires du PCF, en 2008.

L’histoire de la CGTU est d’abord celle d’un paradoxe. Alors que Lénine prônait l’infiltration des syndicats existants pour y conquérir la majorité, la France voit émerger une scission syndicale d’ampleur, fruit de la greffe du bolchevisme sur un terreau révolutionnaire déjà fertile. Entre 1921 et 1936, la centrale oscille entre deux modèles : celui d’un syndicalisme soumis aux injonctions politiques, et celui d’une organisation enracinée dans les luttes quotidiennes des travailleurs. La scission entraîne tout d’abord une implantation fragile et des conflits internes, mais devient un succès après l’essor du Front populaire, en 1936.

L’originalité du livre réside dans son approche nuancée des rapports entre la CGTU, le PCF et l’Internationale syndicale rouge (ISR). Loin d’une vision téléologique où Moscou dicterait mécaniquement ses ordres, l’auteur montre une relation d’interdépendance entre ces deux courants et la nécessité de composer avec les spécificités locales, les traditions syndicales et les résistances des militants. Un constat qui relativise l’idée d’une simple « mainmise » soviétique : les militants unitaires, bien que majoritairement communistes, conservent une marge de manœuvre, notamment dans la gestion des conflits et des revendications.

L’auteur insiste sur le rôle clé des « internationaux », ces militants formés en URSS qui deviennent les cadres de la CGTU. Leur parcours illustre la dimension transnationale du communisme syndical, où loyauté idéologique et compétences organisationnelles se renforcent mutuellement. Mais dans le même temps, la CGTU passe d’un syndicalisme révolutionnaire à un « communisme syndical », où l’action sociale prime sur les slogans politiques.

Sur le plan critique, on peut regretter une analyse parfois trop centrée sur les instances dirigeantes, au détriment des dynamiques de base. Les femmes, par exemple, ne représentent que 3 % des effectifs (p. 24), et leur rôle dans les luttes reste marginalisé. De même, l’ouvrage aurait gagné à approfondir les résistances internes, notamment celles des minorités (anarchistes, syndicalistes purs) évincées au fil des purges. Enfin, la question de l’autonomie syndicale face au PCF mériterait d’être plus creusée : si l’auteur souligne les tensions, il minimise parfois la mainmise du Parti, notamment après 1924, lorsque les Commissions syndicales deviennent des relais directs de la ligne politique.

Malgré ces réserves, ce livre s’impose comme une référence. En croisant archives russes et sources françaises, l’auteur comble un vide historiographique et offre une lecture renouvelée du communisme syndical. Son style fluide et son approche équilibrée en font un outil précieux pour comprendre comment une organisation née dans la division a pu, contre toute attente, façonner l’histoire sociale de la France.

Edward Sarboni, Lesyndicalisme de La révolution prolétarienne entre 1925 et 1939 : une revueentre les deux guerres : contribution à l'histoire du mouvement ouvrierfrançais. Eds Acratie, 2016

https://www.mollat.com/livres/1569642/edward-sarboni-le-syndicalisme-de-la-revolution-proletarienne-entre-1925-et-1939-une-revue-entre-les-deux-guerres-contribution-a-l-histoire-du-mouvement-ouvrier-francais

Morgan Poggioli. Les sources pour faire l’histoire dusyndicalisme. Le cas de la CGT : le fonds rapatrié de Moscou pour l’entre-deux-guerres.Histoire@Politique 2010/3 n°12 : 10.

https://www.mollat.com/livres/1569642/edward-sarboni-le-syndicalisme-de-la-revolution-proletarienne-entre-1925-et-1939-une-revue-entre-les-deux-guerres-contribution-a-l-histoire-du-mouvement-ouvrier-francais

Aguilar, Anne-Sophie. « Les artistes et le syndicalisme intellectuel dans la France de l’entre-deux-guerres ». in Les dimensions relationnelles de l’art, édité par Jean-Philippe Garric, Éditions de laSorbonne, 2018.

https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.9011.

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