Congé paradis

Amar Salloum
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
4 juin 2026
Review :
Essai
Temps de lecture :
1
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Amar Salloum

Congé Paradis

Éditions du Cerf, 2026, 192 p.

Tout commence par une rupture et une porte qui claque. La narratrice voulait jeter son compagnon dehors, c'est lui qui l'a devancée, et « c'est comme ça que j'ai fini au couvent » (chap. 1). Ces premières lignes donnent le ton : cru, drôle, désespéré, sans une once de sentimentalisme religieux.

La narratrice — dont on ne connaîtra jamais le nom — est une jeune femme misanthrope et dépressive qui se réfugie dans un couvent du Gers non par une quelconque motion de l’Esprit, mais pour « hiberner inconnue du monde » (p.11). Elle veut dormir, manger des confitures, faire le deuil de son amour pour Simon « avec le minimum d'émois ». Et ce couvent qu'elle observe d'un œil féroce — la nourriture infâme, les figurines de terre vendues « comme des petits pains », le « modèle économique de Channel avec une expertise bac moins cinq » (p.19) que lui glisse un vieillard vendeur du Canard — devient malgré elle le théâtre d'une lente métamorphose.

Car l'ironie du livre, est une conversion sans édification. La narratrice y résiste pied à pied. Elle harangue une religieuse sur le « tribunal de Dieu » (p.67), accuse le christianisme de cacher un enfer derrière ses sourires, traite Dieu de « roman le plus avancé des hommes » (p.68), fantôme invisible qu'elle veut « pousser dans les retraits de son inexistence ». Face à elle, la sœur ne discute pas : elle sourit, raconte sa joie toute simple — Jésus comme « amour nuptial » (p.72), les sablés aux amandes, les confitures — et se met à prier. Cette opposition frontale entre la rage lucide et la douceur obstinée est le cœur battant du roman – frontale mais non opposée !

L’auteur possède une vraie voix. Son héroïne pense par éclats, mêle le trivial et le théologique, en tant que discours sur Dieu, le tatouage et la théologie, la haine de soi et l'émerveillement. La langue est inventive, parfois ordurière, souvent fulgurante. On songe à de grandes converties littéraires, parvenues à la grâce à reculons, par épuisement plus que par élan.

La fin est d'une rare justesse. Baptisée après deux ans de catéchuménat, relogée en logement social, apaisée par une thérapie avec des chèvres, la narratrice ne s'assagit pas pour autant. Elle prie obsessionnellement pour « la dragonne », l'ennemie qui avait tenté de la tuer, sent monter un fanatisme inquiétant — sa « croix redoutable » (p.178) — et rêve déjà de tout plaquer pour marcher « à contre-courant », en compagnie de Dame Pauvreté. Cette narration n’exclut pas un déséquilibre psychique de l’héroïne, de ces troubles que l’on côtoie au quotidien, mais l’intègre en histoire de vie.

Quelques réserves. Le monologue intérieur, magnifique, finit par tourner un peu en boucle,; et la crudité du propos, son blasphème assumé, pourra heurter des lecteurs croyants.

Mais sans doute que c'est précisément là que le livre touche juste. Loin des conversions sucrées, Congé Paradis dit une vérité : la foi peut surgir chez les plus rétifs et les plus abîmés, et elle ne guérit pas de soi — elle déplace le combat. Un roman habité.

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