
Tout commence en août 386, à Milan, dans un jardin où un homme pleure. Cet homme n'est pas encore saint Augustin : c'est un brillant maître de rhétorique de trente et un ans, comblé de succès et pourtant « profondément malheureux » (p. 9). De cette scène au pied d'un figuier, Pierre Descotes fait le point de départ d'un livre passionnant, Des cœurs sans repos. Les Confessions de saint Augustin, d'André Gide à Emmanuel Carrère (Les Éditions du Cerf). Spécialiste d'Augustin et éditeur de ses œuvres, l'auteur signe là un essai d'une intelligence rare, qui se lit comme une enquête.
Le constat de départ est provocateur. La réputation de l'évêque d'Hippone n'est « guère flatteuse » aujourd'hui (p. 10) : le péché originel, la prédestination d'une immense majorité de l'humanité à la damnation, les enfants morts sans baptême voués à l'enfer — toujours Augustin. Comment un esprit aussi lumineux a-t-il pu défendre des positions aussi déroutantes ? Descotes propose une méthode empruntée au roman policier : il faut, dit-il, prendre les grands auteurs « par le bon bout de la raison » (p. 11), comme le détective de Baker Street démasque un coupable en remontant le fil ténu d'un indice (p. 97). Et ce bon bout se trouve dans le jardin milanais.
La grande idée du livre, c'est que les Confessions — œuvre inclassable, ni autobiographie, ni prière, ni commentaire biblique, mais « vertigineux exercice spirituel » (p. 12) — sont devenues, à travers les siècles, une inépuisable matrice de fiction. Descotes organise sa démonstration en trois temps : « Confessions », « Pièges », « Aveuglements ». Il fait dialoguer Augustin avec les grands confesseurs modernes, souvent malgré eux. Camus et La Chute, où le juge-pénitent pervertit l'aveu augustinien. Carrère et Le Royaume, cette enquête de converti-déconverti. Gide, Rousseau, et tant d'autres qui, en écrivant leur propre vie, rejouent sans le savoir la partition d'Augustin — ou s'échinent à la contredire.
La conclusion, intitulée « La revanche de la littérature », est un petit bijou. Augustin, rappelle Descotes, fut un homme de lettres avant tout, qui corrigeait à l'oreille un vers boiteux — et qui, en se convertissant, crut faire ses adieux à une littérature qu'il jugeait dangereuse. Ironie de la postérité : ses Confessions, jamais conçues comme une œuvre littéraire, sont devenues l'une des sources les plus fécondes de la fiction occidentale. La littérature qu'il avait voulu fuir a fini par le rattraper.
Les forces du livre sautent aux yeux : une érudition portée avec légèreté, une construction en forme d'enquête qui tient le lecteur en haleine, et cette capacité à jeter un pont entre la patristique et la littérature la plus contemporaine. On ressort de ces pages avec l'envie de relire Augustin — et Carrère.
Les limites tiennent à l'ambition. Le propos, dense, suppose une double familiarité, avec Augustin et avec le vaste corpus moderne convoqué ; le lecteur non prévenu pourra se sentir débordé par le nombre d'auteurs. Et la métaphore policière, séduisante, se tend parfois jusqu'à la coquetterie.
Reste un essai stimulant et neuf, qui réussit ce tour de force : rendre Augustin non seulement compréhensible, mais irrésistiblement actuel. Un cœur sans repos, décidément, ne cesse de nous parler.