Devenez prophètes !

Lukasz Popko
Edition du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
22 novembre 2025
Relecture :
Spiritualité
Temps de lecture :
1
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Devenez Prophètes !

Lukasz Popko

Editions du Cerf, 2025

En quoi consiste, au juste, la mission prophétique que chaque chrétien porte en lui depuis son baptême ? L’auteur, dominicain polonais et éminent spécialiste de l’Ancien Testament, nous propose bien plus qu’une simple analyse théologique. À travers une écriture à la fois savante et accessible, il nous guide dans une exploration et parfois déstabilisante de ce que signifie, concrètement, être prophète aujourd’hui.

Dès les premières pages, le cardinal Timothy Radcliffe, dans sa préface, plante le décor : « Tous les chrétiens sont appelés à devenir prophètes. Mais que cela implique-t-il vraiment ? » (p. 11). Popko, qui enseigne à l’École biblique de Jérusalem et maîtrise les langues bibliques, ne se contente pas de répondre à cette interrogation. Pour lui, le prophète n’est ni un orateur charismatique ni un moralisateur, mais un serviteur. Un serviteur qui, paradoxalement, trouve sa liberté dans son obéissance à une Parole qui le dépasse. « Ce n’est pas nous qui utilisons la Parole de Dieu, c’est elle qui nous utilise », résume-t-il avec franchise (p. 15). Cette idée, loin d’être une contrainte, devient libératrice : en acceptant de ne pas être au centre, on découvre une existence tournée sur l’essentiel.

L’ouvrage s’articule autour de thèmes tels que : la nécessité de la conversion, l’idée d’être envoyé plutôt que de s’autoproclamer, la liberté paradoxale de celui qui se reconnaît comme « esclave du Seigneur », ou encore l’art délicat de la lectio divina. Popko s’appuie sur des figures bibliques - Jérémie, Jonas, Moïse - pour montrer que les prophètes, bien souvent, ne sont pas des héros, mais des hommes et des femmes ordinaires, traversés par des doutes, des résistances, et une dépendance à Celui qui les mandate, la dépendance de l’amoureux. « Leur force ne vient pas de leur éloquence ou de leur prestige, mais de leur disponibilité », souligne-t-il (p. 43). Une disponibilité qui n’a rien de passif : elle exige une écoute attentive, une humilité sans fard, et une confiance inébranlable en la puissance de la Parole.

L’un des points forts du livre réside dans sa relecture des récits bibliques. En connaisseur reconnu de l’Ancien Testamen, Popko excelle à mettre en lumière des épisodes méconnus ou mal compris, comme celui d’Abraham intercédeant pour le pharaon (Gn 20, 7). À travers cet exemple, il révèle une dimension souvent négligée de la prophétie : celle de l’intercession. Le prophète n’est pas seulement un porte-parole, mais aussi un médiateur, un pont jeté entre le ciel et la terre. « Dieu écoute les prières, mais il choisit de les faire passer par la bouche de ses prophètes », note l’auteur (p. 72). Cette idée d’une médiation qui engage tout l’être - avec ses faiblesses, ses colères, ses espérances - donne une épaisseur humaine à une vocation qui pourrait autrement sembler lointaine ou abstraite.

Popko aborde également une question cruciale : comment concilier liberté personnelle et soumission à Dieu ? Sa réponse est aussi surprenante qu’élégante : c’est précisément en acceptant de ne plus s’appartenir que l’on accède à une liberté véritable. « Je n’appartiens ni au monde, ni au péché, ni aux illusions de mon ego. J’appartiens à Dieu », écrit-il (p. 45). Dans un monde obsédé par l’autodétermination et l’affirmation de soi, une telle perspective détonne. Elle invite à repenser notre rapport à l’identité, non plus comme quelque chose à construire à tout prix, mais comme un don à recevoir. « Notre nom, notre valeur, nous les tenons des autres et de Dieu », rappelle-t-il (p. 48), critiquant au passage les dérives individualistes contemporaines, où chacun s’invente une identité sur mesure, souvent creuse et éphémère.

Le chapitre consacré à la lectio divina est particulièrement inspirant. Pour Popko, cette pratique n’est pas une simple méthode de lecture, mais une école de la prophétie. Elle enseigne l’art d’écouter, de ruminer la Parole, de la laisser travailler en nous avant même de songer à la transmettre. « Le but n’est pas de tout comprendre, mais de se laisser transformer », explique-t-il (p. 61). Cette approche, qui valorise le mystère et l’inachèvement, tranche avec une culture qui exige des réponses immédiates et des certitudes. Le prophète, comme le lecteur de l’Écriture, doit accepter de cheminer dans l’inconnu, de se laisser surprendre, bousculer, parfois même décontenancer.

Cependant, le livre n’est pas exempt de limites. Certains passages, notamment ceux qui traitent des idéologies modernes ou de la construction de l’identité, peuvent paraître un peu rapides, voire schématiques. Popko a tendance à opposer de manière un peu tranchée la « vraie » prophétie, fondée sur l’obéissance, aux égarements narcissiques de notre époque. On aurait aimé plus de nuances, des exemples plus concrets de la manière dont cette vocation peut s’incarner dans le quotidien des croyants laïcs aujourd’hui. De même, si son style est généralement fluide et imagé — il n’hésite pas à puiser dans la littérature - certains développements, plus techniques, risquent de perdre les lecteurs moins familiers avec l’exégèse biblique.

Malgré ces réserves, Devenez prophètes ! s’impose comme une lecture enrichissante, capable de parler à la fois aux théologiens et aux simples fidèles. Popko y démontre une rare capacité à allier rigueur intellectuelle et simplicité évangélique. Son message final, « Ce n’est pas à nous de produire la Parole de Dieu, mais à elle de faire de nous des prophètes » (p. 135), résume à lui seul l’esprit de l’ouvrage : un appel à la confiance, à l’abandon, et à l’audace. Dans un monde en crise, où les certitudes s’effritent et les repères se brouillent, ce livre rappelle une vérité essentielle : la prophétie n’est pas une performance, mais un abandon confiant. Et c’est peut-être là, dans cette apparente faiblesse, que réside sa force la plus grande.

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