Dieu est-il désenchanté ?

Bernard Bourdin
Edition du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
23 avril 2026
Review :
Jean Claude Lavigne
Philosophie
Essai
Sociétal
Temps de lecture :
1
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Dieu est-il désenchanté ?

Ressources philosophiques et théologico-politiques venant d’Europe.

Bernard Bourdin

Collection Philosophie & Théologie

Éditions du Cerf, 2026, 208 p.

Le titre amène d’emblée à faire référence au « Désenchantement du Monde » de Marcel Gauchet qui interprète l’histoire occidentale comme un processus de sortie de la religion, par l’autonomie progressive de l’homme face à toute hétéronomie (autorité extérieure, divine ou religieuse). Le christianisme y est ainsi présenté comme la « religion de la sortie de la religion ». Bernard Bourdin remet en cause le concept du désenchantement en proposant une relecture des héritages philosophiques et théologiques européens. Pour lui, le « Dieu incommensurable » n’est pas un vestige du passé, mais une ressource pour penser le politique et la démocratie. Mais il ne serait pas complet de résumer le livre de Bernard Bourdin à cette comparaison, même si le titre nous y invite.

Ceslas-Bernard Bourdin, né en 1959, est un frère dominicain, théologien, historien des idées et philosophe politique français. Il prend la direction du Centre d’études du Saulchoir, en 2011 et est nommé de 2019 à 2024 directeur du foyer du Bienheureux-Pierre-Claverie au sein du couvent Saint-Jacques à Paris. En 2021, il est élu à l’Académie Catholique de France, dans la section Philosophie et Théologie. Son thème d’étude est l’articulation entre théologie et pensées politiques et la manière dont le christianisme a façonné — et continue d'interroger — la souveraineté, l'État moderne et la citoyenneté démocratique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Parmi ceux-ci on peut citer, La Genèse théologico-politique de l’État moderne, La médiation chrétienne en question (2009) ; Le christianisme et la question du théologico-politique (2015) ou Catholiques : des citoyens à part entière ? (2021)

En fait, le livre Dieu est-il désenchanté ? est une réflexion sur la relation de l’Europe à ses sources philosophiques et théologiques, dans leur potentiel pour penser l’avenir. Ces sources sont alors nommées « sources-ressources ». Pour que cela soit possible, il pose d’emblée dans l’introduction l’affirmation que « l’Europe n’est la propriété d’aucun courant philosophique et théologique, avec tous ce qu’ils impliquent comme vision politique » (p.15). Si les européens ont une origine, ceci ne doit pas justifier une confusion entre « adhérer à une conscience historique commune » et « essentialiser une identité ». Ces prérequis sont essentiels pour penser à frais nouveaux la question de la relation des démocraties et de l’affirmation de Dieu. Ainsi les sources théologico-philosophiques sont des sources à condition qu’elles soient consenties par les générations ultérieures comme des ressources pour comprendre aujourd’hui et penser demain.

L’auteur interroge plus largement la place de Dieu et du christianisme dans l’Europe contemporaine, confrontée à une double crise : politique et religieuse. Les démocraties libérales, autrefois libératrices, sont perçues comme impuissantes, tandis que le christianisme peine à trouver sa place entre identitarisme et humanitarisme. L’auteur propose de réexaminer les héritages philosophiques et théologiques européens et de s’interroger sur leur capacité à être des ressources capables de redonner sens à l’idée d’Europe démocratique. Il souligne l’urgence de dépasser une vision patrimoniale figée, afin de réactiver une conscience historique et politique. La question centrale est celle de la nomination de « Dieu », souvent réduite à un système hétéronome, alors qu’elle pourrait être une ressource pour repenser la démocratie et l’identité européenne. L’ouvrage explore ainsi les concepts de sécularisation, désenchantement, autonomie et modernité, en remettant en cause leur interprétation dominante. L’objectif ? Réconcilier démocratie et théologie, en montrant comment une nouvelle compréhension de Dieu pourrait revitaliser le projet européen, au lieu d’être le témoignage d’un passé révolu et inutile. Ainsi, il interroge d’abord les sources et ressources de l’idée de Dieu, entre christianisme et modernité, en évitant une opposition stérile. Il analyse ensuite la plurivocité du « Dieu-explication métaphysique », qui a prévalu d’Aristote à Thomas d’Aquin, puis le Dieu de Guillaume d’Ockham et des Réformes protestantes, où Luther substitue le Sola scriptura à la médiation ecclésiale, redéfinissant les rapports entre pouvoir temporel et liberté chrétienne. Un chapitre clé examine le Dieu des philosophies du contrat (Hobbes, Spinoza, Locke, Rousseau), montrant comment la religion civile émerge comme réponse au problème théologico-politique. Enfin, Bourdin revisite le théorème du désenchantement du monde (Gauchet, Schmitt, Kelsen), proposant une interprétation originale : et si le « Dieu incommensurable » pouvait devenir une ressource pour la démocratie plutôt qu’une norme contraignante ? L’enjeu est de réconcilier théologie et politique, en puisant dans les Écritures et l’histoire pour imaginer une Europe capable de renouer avec son identité sans tomber dans le normatif ou le patrimonial.

La modernité a dissous ce théologico-politique au profit de la religion civile (Hobbes, Rousseau), mais cette solution, fragile, a conduit à l’individualisme libéral. Aujourd’hui, l’enjeu est de nommer « Dieu » non comme une norme politico-religieuse, mais comme une ressource, essentielle à la délibération démocratique. Plutôt que de reléguer Dieu dans la sphère privée ou de le politiser, il s’agit de clarifier sa nomination pour enrichir le débat public. L’Europe, en quête d’identité, doit puiser dans ses héritages pour transformer le « problème théologico-politique » en perspective civique, où croyants et non-croyants coexistent. L’oubli de l’incommensurable appauvrit la démocratie ; le défi est d’y intégrer les ressources philosophiques et théologiques, au-delà des clivages confessionnels.

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