

Ce livre, Écoutez-le ! de Timothy Radcliffe, donne l’impression d’être écrit à chaud, au cœur même des débats qui animent l’Église catholique aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard : l’auteur, ancien Maître de l’Ordre des Prêcheurs et récemment créé cardinal par le pape François, y rassemble les réflexions qu’il a partagées lors du « Synode sur la synodalité », cette vaste consultation qui a mobilisé des fidèles du monde entier entre 2021 et 2024. Le titre, « Écoutez-le ! », issu d’un passage de chaque Évangile synoptique (Mt 17,5 ; Mc 9,7 ; Lc 9,35), est un impératif d’une voix céleste désignant le Christ. Ici, pas de leçon magistrale ni de traité théologique aride, mais une invitation pressante à redonner sa place à l’écoute - de Dieu, des autres, et même du monde.
Timothy Radcliffe parvient à rendre concret ce qui pourrait sembler abstrait. Avec un mélange de profondeur spirituelle, d’anecdotes percutantes et d’un humour typiquement britannique, il nous fait entrer dans les coulisses de ce synode historique. On y découvre une Église en train de se chercher, de se remettre en question, et surtout, d’apprendre à marcher ensemble. « Le plus grand exercice d’écoute jamais entrepris dans l’histoire de l’humanité », comme il le qualifie, n’est pas qu’une formule. C’est une réalité vécue, avec ses tensions, ses espoirs et ses doutes.
L’ouvrage s’articule autour de méditations prononcées lors de retraites et d’assemblées, où l’auteur aborde des thèmes aussi variés que l’espérance, l’amitié, l’autorité ou la mission. Mais au-delà des mots, c’est une certaine vision de l’Église qui émerge : non plus simplement une institution, mais une communauté en mouvement, appelée à se laisser transformer par la rencontre. Radcliffe insiste : le synode n’est pas une simple réunion administrative. C’est un chemin spirituel, une aventure collective où chacun — laïc, religieux, évêque ou simple fidèle — a sa place. « Nous sommes invités à avancer ensemble, non comme des adversaires, mais comme des frères et sœurs », écrit-il en substance. Une idée simple, mais nouveau dans un contexte où les clivages (traditionalistes contre progressistes, clercs contre laïcs) ont souvent pris le pas sur le dialogue.
L’un des grands mérites du livre est de donner à voir cette Église en train de se faire. Radcliffe ne se contente pas de théoriser ; il raconte. Il évoque, par exemple, l’émotion de la cérémonie d’ouverture, quand des centaines de participants — parmi lesquels des laïcs, des évêques et des représentants d’autres confessions chrétiennes — ont défilé ensemble sur la place Saint-Pierre. Un symbole fort, qui illustre cette idée d’une Église en marche, ouverte et fraternelle. Il partage aussi des souvenirs personnels, comme sa visite au Rwanda en 1993, où il a mesuré, face à l’horreur de la guerre, à quel point l’espérance chrétienne peut être une force de résilience. « C’est dans ces moments de ténèbres que j’ai redécouvert la beauté de notre espérance eucharistique », confie-t-il. Ces récits, à la fois intimes et universels, donnent une épaisseur humaine à des questions qui pourraient autrement rester théoriques.
Au fil des pages, une idée revient comme un leitmotiv : l’écoute n’est pas une attitude passive. C’est un acte de courage, une démarche exigeante qui suppose de surmonter ses peurs et ses préjugés. « Nous avons tous nos craintes, mais le vrai courage, c’est de refuser de se laisser paralyser par elles », résume-t-il. Pour lui, c’est seulement en s’ouvrant à l’autre — y compris à celui qui pense différemment — que l’Église pourra devenir ce « foyer » auquel elle aspire. Un foyer qui ne se limite pas aux « bons catholiques », mais qui accueille aussi ceux qui se sentent blessés ou exclus, comme les victimes d’abus ou les personnes LGBT. « Comment construire une Église qui soit vraiment une maison pour tous, y compris pour ceux que le scandale des abus a poussés à partir ? », s’interroge-t-il. La question est brute, directe, et elle résonne avec une actualité brûlante.
Radcliffe aborde aussi la question cruciale de l’autorité et de la gouvernance dans l’Église. Fort de son expérience comme Maître de l’Ordre dominicain, il propose un modèle fondé sur la confiance et le dialogue, plutôt que sur une hiérarchie rigide. Chez les dominicains, les décisions se prennent en chapitre, après des débats longs et respectueux, où chaque voix compte. « L’autorité, explique-t-il, doit veiller à ce que personne ne soit étouffé, et que chaque point de vue soit entendu ». Une leçon qui pourrait inspirer une Église souvent critiquée pour sa verticalité. Pour lui, le synode est une occasion de repenser ces dynamiques, en misant sur la coresponsabilité et la transparence.
Bien sûr, le livre n’ignore pas les désillusions. Beaucoup espéraient des avancées plus tangibles, comme l’ordination des femmes au diaconat. Radcliffe le reconnaît : « Certains sont sortis déçus. » Mais il voit dans ce processus bien plus qu’une série de décisions. C’est un changement de culture, une manière nouvelle d’être Église. « Nous ne savons pas encore où ce chemin nous mènera, mais nous savons que l’Esprit nous précède », écrit-il. Cette confiance dans une présence divine qui agit dans l’histoire, même de façon imprévisible, est au cœur de sa pensée.
Si Écoutez-le ! est un livre inspirant, il n’est pas pour autant naïf. On pourrait lui reprocher, peut-être, un optimisme un peu trop affirmé, qui passe sous silence les résistances et les blocages réels au sein de l’institution. Les oppositions internes, les réticences de certains groupes conservateurs, les lenteurs de la machine ecclésiale… tout cela est à peine effleuré. De même, son appel à l’unité, bien que noble, peut sembler un peu idéaliste face à des divisions qui sont parfois profondes. Enfin, son style, bien que fluide et agréable, peut décontenancer ceux qui cherchent une analyse plus systématique ou plus critique.
Pourtant, la force du cardinal réside justement dans sa capacité à toucher le cœur. Il ne se contente pas de parler de l’Église ; il parle à l’Église, et même en Église, avec un mélange de franchise et de tendresse. Comme l’a souligné un critique, « on referme ses livres avec le sentiment d’avoir été à la fois stimulé et réconforté ». Son approche, à la fois ancrée dans la tradition et tournée vers le monde contemporain, en fait une voix précieuse pour une Église en quête de renouveau.
En définitive, Écoutez-le ! est bien plus qu’un compte rendu du synode. C’est un plaidoyer pour une Église plus humaine, plus audacieuse, et surtout plus à l’écoute. Une Église qui ose se remettre en question, qui accepte de ne pas avoir toutes les réponses, mais qui avance, ensemble. « La gloire de Dieu, c’est l’homme debout, vivant et libre », rappelle-t-il en citant saint Irénée. Et c’est peut-être là le message le plus fort de ce livre : l’Église de demain ne se construira pas sur des dogmes ou des structures, mais sur sa capacité à incarner, dans sa vie quotidienne, cette humanité vivante et fraternelle que le Christ nous a révélée. Une lecture qui donne envie d’y participer !