Éduquer. Petit traité pour des temps chahutés

Frédéric Gautier
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
25 aout 2026
Review :
Essai
Sociétal
Témoignages
Temps de lecture :
1
'

Éduquer. Petit traité pour des temps chahutés

Frédéric Gautier

Éditions du Cerf, 2026, 245 p.

Ce livre rassemble soixante-dix chapitres courts sur l'éducation, nourris de l'expérience de l'auteur, chef d'établissements catholiques puis directeur de l'Enseignement catholique de Paris. Il s'adresse d'abord aux parents, dans une longue lettre liminaire.

Le point de départ est l'affirmation que l'éducation n'est ni pure science ni simple recette. Elle est à la fois science, prudence et art — et de cette « heureuse harmonie » naît une forme de sagesse (entrée liminaire). Elle commence, écrit-il, par la contemplation de la vie humaine, « sommet de grandeur et de dignité ». Le maître spirituel du livre est saint Ignace, dont Gautier cite la formule qui pourrait résumer tout son propos : « Voir le plus grand dans le plus petit, voilà proprement ce qui est divin. »

La forme est celle d'un abécédaire — d'« Accompagner les élèves » à « Vers des temps chahutés ». On y picore avec bonheur. L'auteur y déploie une certaine érudition : accompagner, montre-t-il, c'est tenir ensemble les deux sens du mot, cum pane (le partage du pain, d'où « copain ») et cum pugnare (combattre aux côtés de). Il mêle sans complexe La Fontaine (« Travaillez, prenez de la peine »), Barbara (« Dis, quand reviendras-tu ? »), le Covid, l'omniprésence des écrans et la parabole du GPS. C'est vivant, concret, nourri de terrain.

Un chapitre, plus ample que les autres, s'intitule « Contrefaçon et abus » : il aborde la question des abus d'autorité et des abus sexuels dans les établissements d'éducation. Ce chapitre courageux rappelle que la relation dissymétrique entre un éducateur et un enfant constitue toujours une condition favorable à la tentation d'une relation d'emprise. Le vouvoiement, la distance, la rencontre dans un lieu ouvert sont autant de conditions nécessaires, qu'il faut respecter ; il importe aussi qu'une vigilance extérieure puisse s'exercer, qu'une parole extérieure — celle des parents ou d'autres professionnels — vienne interroger ses propres pratiques : cela « aide à rester vigilant », rappelle-t-il.

Certains risques tiennent à l'éducateur lui-même, à son histoire personnelle, à ses fragilités, à ses failles, parfois à ses désordres intérieurs ; d'autres tiennent à l'extrême fragilité de l'enfant, qui fait croire à une sorte de droit à la proximité. « Nul éducateur ne peut prétendre à lui seul avoir été déterminant dans le progrès d'un enfant » : les amis, les parents et bien d'autres interférences jouent dans l'évolution de l'enfant et l'exercice de sa liberté.

Sur la question de la sexualité, l'auteur, tout en en reconnaissant l'importance, se montre très réservé quant à l'évocation, en milieu scolaire, des aspects les plus intimes. Il insiste sur la notion d'éducation intégrale, entendue non comme une éducation globale assurée par un seul acteur, mais comme une éducation qui fait intervenir plusieurs éducateurs et plusieurs contextes. La conception évangélique de l'autorité comme service est bien sûr au cœur de l'attitude que doit avoir un éducateur, lequel évitera ce qu'il appelle le « syndrome du saint-bernard » : la tentation d'être le recours absolu à tous les problèmes d'un enfant. Il conclut sur une attitude à l'égard de l'enfant, celle des bergers et des mages rencontrant le nouveau-né : apporter ce que nous avons de plus précieux, dans le respect devant celui qui est plus grand que soi. Sans prétendre tout dire de cette question, on peut saluer le mérite de l'aborder de façon convaincante, dans la relecture chrétienne de l'éducation que propose ce livre.

Les forces du livre tiennent en particulier à une sagesse pratique, prudente et chaleureuse, qui ne donne jamais de leçons, et à un format qui invite à la lecture buissonnière. On sent l'homme qui a réellement tenu des conseils de discipline et consolé des parents inquiets.

Les limites sont l'envers de ces qualités. Le propos est résolument confessionnel — l'éducation y est dite « œuvre de Salut », « mission eucharistique » —, ce qui parlera d'abord aux lecteurs croyants et pourra tenir les autres à distance. Et la forme éclatée de l'abécédaire, séduisante, fragmente la pensée : certaines entrées brillent, d'autres effleurent, et l'ensemble se répète parfois.

Reste un compagnon de route précieux pour les parents et les éducateurs, porté par une tendresse vraie envers l'enfant — « beau de cet inachevé » qui appelle, justement, à l'éduquer.

Pour lire le livre