Engendrer ou créer ?

Véronique Lefebvre des Noëttes
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
21 novembre 2025
Relecture :
Sr Marguerite Tandonnet
Essai
Temps de lecture :
1
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Engendrer ou créer ? Vers l’homme fabriqué ?

Sous la direction de Lefebvre des Noëttes et Jean Lacau Saint Guily.

Collection Patrimoines, Collège des bernardins.

Éditions du Cerf, 2025, 212 p.

Il fut un temps où un enfant arrivait comme une surprise, le fruit imprévisible d’un amour ou d’un hasard. Aujourd’hui, il se planifie, se conçoit, s’assemble parfois comme un produit sur mesure. C’est cette métamorphose vertigineuse que dissèque Engendrer ou créer ?, un essai collectif dirigé par Véronique Lefebvre des Noëttes et Jean Lacau Saint Guily. À travers les regards croisés de praticiens, de penseurs et de juristes, le livre explore une question qui nous concerne tous : que se passe-t-il quand la science s’immisce dans l’origine même de la vie, transformant l’engendrement en fabrication ?

L’ouvrage part d’un constat implacable : ce qui débuta comme une réponse médicale à l’infertilité est en train de redéfinir les contours de l’humanité. Les techniques d’assistance à la procréation, initialement destinées à pallier des souffrances, ont ouvert la porte à des possibilités inédites – et dérangeantes. « Nous assistons à un retournement radical, écrit Jean Lacau Saint Guily en introduction. L’être humain ne se contente plus d’être le coopérateur de la nature ; il prétend en devenir le concepteur » (p. 9). Les mots choisis par l’auteur ne doivent rien au hasard : on ne « fait » plus un enfant, on le « projette ». On ne parle plus de parents, mais de « parents d’intention ». Même le vocabulaire juridique s’adapte, comme si la langue elle-même devait se plier à cette nouvelle réalité où la biologie n’a plus le dernier mot.

La procréation à l’ère du contrôle absolu Ce qui frappe à la lecture, c’est l’ampleur du basculement. Hier encore cantonnée aux couples stériles, l’assistance médicale à la procréation (AMP) s’étend désormais aux femmes seules, aux couples de même sexe, et demain, peut-être, à quiconque souhaitera un enfant « optimisé ». Les frontières s’estompent entre thérapie et désir, entre nécessité et caprice. Comme le souligne avec justesse un des contributeurs, nous sommes passés « d’une naissance acceptée dans son mystère à une production maîtrisée » (p. 10). Les conséquences ? Une filiation ébranlée, des origines brouillées, et cette question lancinante : quand la technique permet de choisir le sexe, les gènes, voire les traits de caractère de son futur enfant, ne bascule-t-on pas dans une forme d’eugénisme décomplexé ?

Le psychanalyste Dany-Robert Dufour va plus loin en explorant les répercussions psychiques de cette révolution. En s’appuyant sur les intuitions de Lacan – qui, dès les années 1950, pressentait les dangers d’une procréation désincarnée –, il montre comment l’utérus artificiel ou les banques de sperme risquent de priver l’enfant de ces repères fondamentaux que sont la « parole de l’ancêtre » et la transmission symbolique (p. 16). Que devient un individu quand sa venue au monde relève davantage d’un protocole médical que d’une histoire familiale ? Quand sa mère n’est plus celle qui l’a porté, mais une donneuse anonyme, et son père un numéro de dossier ? « Sans cette inscription dans une lignée, prévient Dufour, le sujet se retrouve livré à une angoisse sans nom » (p. 17). Les cliniciens observent déjà les effets de cette désymbolisation : des adolescents en quête d’identité, des jeunes adultes en proie à des crises existentielles, tous nés de ces nouvelles configurations familiales où le lien charnel a été remplacé par des contrats.

Le ventre en location : l’envers du décor Parmi les chapitres les plus glaçants, celui consacré à la gestation pour autrui (GPA) lève le voile sur une réalité souvent édulcorée. Frédérique Kutteln y décrit sans fard le « commerce de la maternité », où des femmes – généralement issues de milieux précaires – louent leur utérus à des couples aisés. Les termes du contrat sont sans appel : alimentation surveillée, interdiction d’avorter, accouchement par césarienne programmée pour éviter tout attachement. « On leur demande de porter un enfant qu’elles devront remettre à la naissance, comme on rendrait un colis, explique la spécialiste. Leur corps devient une simple machine à incuber » (p. 43). Pire encore, les risques médicaux (hémorragies, dépressions post-partum) sont minimisés, voire niés, au nom du « droit à l’enfant » des commanditaires. La mère porteuse, réduite à son utérus, disparaît littéralement du récit une fois la livraison effectuée. Quant à l’enfant, il naît dans un no man’s land affectif, privé de cette intimité unique qui se tisse pendant neuf mois entre une mère et son bébé.

Quand la loi court après la science Face à ces dérives, le droit semble désarmé. Comme le note la juriste Aude Mirkovic, les réformes successives ont élargi l’accès à l’AMP sans vraiment interroger ses implications. Résultat : la filiation, autrefois fondée sur la biologie, repose désormais sur la seule volonté. Un homme peut être inscrit comme « mère » sur un acte de naissance, une femme comme « père ». « Le législateur joue avec les mots, mais la réalité, elle, ne se décrète pas », observe-t-elle avec ironie (p. 107). Monette Vacquin, psychanalyste, enfonce le clou : « Nous avons artificialisé la procréation au point de rendre possible l’impossible – des enfants à cinq parents, des grands-mères porteuses, des jumeaux nés à vingt ans d’intervalle. Mais à quel prix ? » (p. 110).

Le livre n’est pas pour autant un réquisitoire. Certains y verront au contraire une défense des progrès médicaux, qui permettent à des couples infertiles ou homosexuels de réaliser leur rêve de parentalité. Le philosophe Dominique Folscheid rappelle d’ailleurs que même un enfant conçu in vitro reste un être humain à part entière, porteur de cette « étincelle d’infini » qui le dépasse (p. 57). Pourtant, une ombre plane sur ces avancées : celle d’une médecine de plus en plus soumise aux pressions idéologiques. Caroline Eliacheff et Céline Masson, autrices de La Fabrique de l’enfant-transgenre, dénoncent ainsi la manière dont certains praticiens prescrivent des bloqueurs de puberté à des mineurs sans preuve scientifique solide. « Comment des médecins peuvent-ils participer à de telles expérimentations ? », s’interrogent-elles (p. 138). Leur réponse est sans appel : quand la science se met au service d’un dogme, elle trahit sa vocation première.

Un débat qui nous dépasse tous La force de Engendrer ou créer ? réside dans sa diversité. Théologiens, médecins, psychanalystes et juristes y confrontent leurs points de vue, offrant au lecteur une vision à 360 degrés d’un sujet complexe. Si certains chapitres manquent parfois de concision, l’ensemble forme un plaidoyer passionnant pour une réflexion collective. Comme le résume Bruno Saintôt en conclusion, « la question n’est pas de savoir si nous pouvons tout faire, mais si nous devons tout permettre » (p. 175).

En refermant l’ouvrage, une certitude s’impose : la révolution procréative est déjà en marche. Reste à décider si nous voulons en maîtriser les excès… ou en subir les conséquences.

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