Il nous faudrait de nouveaux mots

Laurent Nnez
Editions du Cerf
Rédigé par :
26 août 2026
Review :
Essai
Temps de lecture :
1
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Il nous faudrait des mots novueaux

Laurent Nunez

Collection Littérature LEXIO

Editio du Cerf 2026,208 p.

Et si notre vie était, à notre insu, prisonnière de notre dictionnaire ? C'est le pari malicieux et profond de Laurent Nunez dans Il nous faudrait des mots nouveaux, qui reparaît aux Éditions du Cerf en édition revue et augmentée — treize mots dans la version de 2018, quinze désormais. Ancien professeur de lettres, critique littéraire, ancien rédacteur en chef du Magazine Littéraire, Nunez part d'une intuition simple, glissée dès l'ouverture : « Si vous vous nourrissez des mêmes mots que tout le monde, vous vivrez la même vie que tout le monde » (p. 9). D'où sa quête : rapporter des langues du monde entier ces mots intraduisibles qui nous manquent sans qu'on le sache.

Le livre se lit comme un carnet de voyage lexical. Quinze escales, quinze mots venus du suédois, du grec, du tchèque, de l'inuktitut, de l'urdu ou du yaghan de la Terre de Feu. Chaque chapitre déplie une notion et, avec elle, tout un art de vivre. Le kintsugi japonais (p. 93), cette technique de réparation des céramiques à l'or qui sublime la fêlure au lieu de la cacher, devient une leçon sur nos propres blessures. La litost tchèque (p. 105), mot cher à Kundera, nomme ce tourment devant la vue de sa propre misère. Le mamihlapinatapai (p. 117) désigne ce regard partagé par deux êtres qui espèrent chacun que l'autre osera le premier. Et le naz de l'urdu (p. 123) dit l'assurance délicieuse de qui se sait aimé sans condition.

Nunez appelle cela, non sans humour, une « lexicothérapie ». Car un mot, rappelle-t-il, n'est jamais qu'un mot : c'est « un réservoir philosophique », une porte de plus dans le mur, une façon de s'affranchir du destin. La démonstration mêle avec grâce étymologie, sociologie, souvenirs personnels et références littéraires. On croise Orwell et sa novlangue, Valéry, Apollinaire, Pontalis. Les lecteurs du Cerf apprécieront la halte grecque autour de skybalon (p. 165), ces « ordures » que saint Paul évoque dans l'épître aux Philippiens quand il tient tout pour rien au regard du Christ — preuve qu'un mot cru peut porter une théologie.

Les forces du livre sautent aux yeux. L'écriture est fine, drôle, savante sans pédanterie ; les chapitres sont brefs, parfaits pour la lecture buissonnière. Et sous la légèreté affleure une vraie profondeur : celle qui vient, comme l'a joliment noté un critique, non par effraction mais par douceur, comme un fruit qui s'ouvre. C'est un cadeau fait à la langue française, et une invitation à penser hors du cadre.

Les limites tiennent au format même. À picorer, le livre séduit ; lu d'affilée, il peut lasser, tant le procédé se répète d'un mot à l'autre. Certaines entrées brillent plus que d'autres, et l'ambition affichée — « changer nos vies » — relève parfois davantage du clin d'œil que de la promesse tenue. On reste dans le plaisir de l'essai littéraire plus que dans la véritable philosophie.

Reste un petit livre réjouissant et intelligent, de ceux qui donnent envie de collectionner les mots comme d'autres les papillons. Après l'avoir refermé, on ne regarde plus tout à fait le silence, les fêlures ou les inconnus croisés dans la rue de la même manière. C'est déjà une vie un peu neuve.

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