
Brant Pitre fait œuvre de pédagogue avec ce livre qui nous permet de redécouvrir ou de découvrir les racines profondes de l’Eucharistie dans le premier Testament et la tradition juive.
Tout commence par un récit personnel. Alors étudiant, fiancé à une jeune baptiste, le jeune Brant Pitre se rend chez le pasteur de sa future épouse pour parler mariage ; l'entretien qui devait être bref tourne à trois heures de « lutte théologique », et en quelque sorte d’humiliation. Au propos péremptoire du pasteur sur l'eucharistie, il n'a rien à répondre : si vous mangiez vraiment Jésus, lui lance son interlocuteur, ce serait du cannibalisme (p. 14). Vingt-cinq ans plus tard, docteur en théologie de Notre-Dame et professeur d'Écriture sainte à l'Augustine Institute, il en tire un livre : « Jésus et les racines juives de l'eucharistie » (Desclée de Brouwer, 2026, 320 p.).
Sa thèse tient en une évidence longtemps négligée : Jésus était juif, et sa judéité est « un fait historique » (p. 25). Comprendre ses paroles sur le pain et le vin suppose donc de les replacer dans l'espérance d'Israël. Or celle-ci ne se réduisait pas, comme on le répète, à l'attente d'un Messie militaire chassant Rome (p. 44). Beaucoup de Juifs attendaient un nouvel exode.
De là, quatre clés successives. La nouvelle Pâque d'abord : s'il doit y avoir un nouvel exode, il doit y avoir une nouvelle Pâque, et Jésus s'identifie lui-même à l'agneau dont le sang est versé (p. 81). La manne ensuite : Pitre note finement que dans son enseignement le plus détaillé, en Jean 6, Jésus ne parle pas de l'agneau pascal mais de la manne du désert (p. 124). Puis le pain de la présence, ce pain conservé dans le tabernacle dont bien des lecteurs n'ont jamais entendu parler (p. 184), et qu'un rabbin du IIe siècle annonçait devoir survivre seul à tous les sacrifices (p. 183). Enfin la quatrième coupe : la Pâque juive comportait quatre coupes, et l'auteur se demande si Jésus n'a pas délibérément laissé son repas inachevé pour le conclure sur la croix, au « J'ai soif » (p. 229). Le dernier chapitre relie l'eucharistie à la résurrection : c'est parce qu'il devait être ressuscité que Jésus pouvait se donner « à la multitude » (p. 299).
Brant Pitre écrit clairement, raconte, cite abondamment la Mishna, les targums et le Talmud, et rend accessibles des traditions que peu de chrétiens connaissent. La perspective juive éclaire des textes que l'habitude avait usés, et l'auteur a l'honnêteté de reconnaître que ses idées ne sont pas neuves : elles se trouvent déjà chez les Pères de l’Église - le théologien étant un bon « voleur » (p. 264).
Reste la limite du genre. L'ouvrage est né d'un débat apologétique et le demeure : tout converge vers la démonstration de la présence réelle, et le lecteur sent parfois la conclusion précéder l'enquête. Les sources rabbiniques, souvent postérieures au Ier siècle, sont mobilisées sans que leur datation soit toujours discutée. Un exégète critique y trouvera à redire.
Mais pour qui cherche à comprendre le lien indéfectible entre l’eucharistie et la tradition juive, et ainsi qui approfondira ce que l’on nomme Eucharistie, il trouvera dans ce texte un guide chaleureux et stimulant.