
« La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer » : la formule, citée dès l'introduction (p. 11), résume le paradoxe qu'affronte Chantal Delsol.
La philosophe, membre de l'Institut, livre avec « La France prospérité et tourment », un essai d’une écriture claire, visant l’essentiel. Edité aux Etats-Unis en 2025 aux Presses de l'université Notre-Dame sous le titre Prosperity and Torment in France, après que l'autrice eut refusé les corrections exigées par Yale, alors qu’ils avaient fait commande de cet ouvrage (p. 9).
La France de l’après-guerre est devenue un État-providence, unique dans le monde et pourtant un pays où la plainte est permanente avec une tonalité dépressive. La thèse est nette : « Le chagrin provient d'une propension à attendre la perfection ici-bas » (p. 12). En quatorze chapitres, L’auteure décline de manière implacable la logique dans laquelle se sont enfermés des Français portés par une ambition universelle de droit. La république, « mythe politique » (p. 23) né dans les sociétés holistes, est en décalage avec l'individualisme moderne. Le résultat est une sorte de « déréalisation », où l'on proclame ce qu'on ne fait plus (p. 28). Héritière de la monarchie centralisatrice, la France se méfie des corps intermédiaires, au point d'être « plus proche, philosophiquement, du despotisme éclairé que de la démocratie » (p. 39). L'État s'y fait maternel, et cette attitude répond à « l'attitude infantile de ses citoyens » (p. 58). Suivent la passion des statuts, « les Français sont fonctionnaires » (p. 60), la fracture entre Paris et la province, et le goût des intellectuels pour l'utopie, de Voltaire à Sartre (p. 99-103). Viennent ensuite le renouveau d'une jeunesse catholique fervente (p. 127), l'« archipel » communautaire décrit par Jérôme Fourquet (p. 135) et une Europe bâtie à l'image jacobine (p. 150). La conclusion compare la France à un père ivrogne que l'on aime malgré tout (p. 155) et la décrit comme le « dernier pays léniniste du monde » (p. 157). Elle somme l'État d'avoir « l'audace » de sauver la nation (p. 161).
L'ouvrage séduit par sa cohérence : la centralisation devient la clé qui relie l'école, la fonction publique, les retraites et la défiance. L'érudition, de Cicéron à Tocqueville, est mobilisée avec élégance. Certaines anecdotes font mouche, comme celle de ces villages des Hautes-Alpes dépossédés de leurs canaux (p. 79). La plume est vive et rend la lecture agréable, et le détour par l'Europe centrale, que l'autrice connaît bien (p. 16), élargit le regard.
Les limites tiennent au même élan. Le ton glisse souvent vers le pamphlet, et les chiffres manquent là où l'on attendrait des preuves. L'autrice reconnaît que décrire un peuple expose au « stéréotype » (p. 20), sans toujours éviter elle-même les généralisations. Certains jugements relèvent de la conviction plus que de l'analyse et diviseront, comme celui qui qualifie le mariage pour tous de mesure « nihiliste » (p. 133). Un recenseur américain du Kirk Center l'a relevé : à la différence de La Fin de la chrétienté, l'essai n'offre guère de consolation. Les remèdes, à peine esquissés, se résument à quelques réformes impopulaires (p. 159-160). Reste un diagnostic sévère et stimulant, signé par une Française qui se dit « critique de la France » (p. 10) parce qu'elle l'aime.