La littérature d'ameublement

Mathieu Terence
Edition du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
1 juin 2026
Review :
Essai
Temps de lecture :
1
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La littérature d’ameublement

Mathieu Terence

Edition du Cerf, 2026, 96 p.

Il y a des livres qui font du bien. Et des livres qui font du mal au confort. Celui de Mathieu Terence appartient résolument à la seconde catégorie — ce qui, dans sa logique même, en fait un vrai livre. Après Julien Gracq et La Littérature à l'estomac, André Schiffrin et L'Édition sans éditeur, Mathieu Terence porte la plume dans la plaie. 96 pages, paru aux Éditions du Cerf en mars 2026 : le format du pamphlet, l'économie du couteau.

L'idée centrale est forgée, dit l'auteur, il y a une quinzaine d'années, en clin d'œil à Erik Satie : la « littérature d'ameublement », c'est ce nouveau type de livres apparu dans les années 1980, ni vraie littérature ni best-seller assumé, conçu pour la table basse des appartements bourgeois avec « belle hauteur de plafond » (p. 4). Des ouvrages design, des objets de décor qui ont réussi l'exploit d'obliger le secteur à affubler de l'adjectif « littéraire » tout ce qui ne leur ressemble pas — comme si l'eau avait besoin d'être dite « humide ».

Terence construit sa démonstration autour d'un triptyque de néologismes vengeurs. L'Entreprise Éditoriale, d'abord : ce conglomérat financier où les dirigeants sortent d'écoles de commerce plutôt que de facultés de lettres, où la surproduction est la seule réponse possible au prix unique du livre, où il faut « nourrir la bête » au rythme de centaines de parutions annuelles. Le « bouquin », ensuite, gadget standardisé calibré entre 100 000 et 340 000 signes, variable d'ajustement dans l'équation du profit. Le « livreur », enfin — et c'est là que le scalpel s'enfonce le plus loin — cet écrivain-entrepreneur qui gère sa « marque », poste des selfies sur Instagram avec le « miraculeux petit dernier en préparation » (p. 4), enchaîne masterclasses et ateliers de creative writing, et se rémunère à 10 % du prix de vente de ses propres livres en estimant que c'est normal.

La filiation avec Gracq et Balzac est constamment revendiquée. Les liaisons consanguines entre éditeurs et journalistes ? Déjà chez Balzac, le deal « tu m'écris des articles, je publie tes bouquins » n'était pas même tacite (p. 3). La « course aux prix » hystérique ? Gracq l'avait vue venir, refusé le Goncourt, tout dit. Terence constate simplement que le curseur a encore bougé : ce qui était périphérique est devenu central, ce qui était accessoire est devenu l'essentiel.

La force du livre tient à son style. Court, tranchant, souvent drôle — « comme il y a des photos de poumons pourris sur les paquets de cigarettes, il devrait y avoir un cerveau de crevette sur la couverture des bouquins d'ameublement » (p. 18) —, il ne cède jamais à l'amertume du raté. Terence écrit en poète qui sait compter, en moraliste qui se souvient de Balzac, en homme qui a encore foi en la littérature précisément parce qu'il décrit avec précision tout ce qui l'étouffe.

Les limites existent pourtant. Le réquisitoire, parfaitement construit contre le système, laisse dans l'ombre la question des exceptions : ces éditeurs indépendants, ces libraires résistants, ces écrivains qui publient peu et bien, dont il reconnaît l'existence sans les nommer. Et la cible — le « livreur » — reste un peu floue : où finit le compromis acceptable et où commence la capitulation ? Terence tranche avec une radicalité qui a le mérite de la clarté, mais qui risque parfois de faire passer pour complices des gens qui naviguent simplement dans les eaux qu'on leur donne.

Reste cette conviction finale, lumineuse : il appelle à la résurrection de l'écrit. La littérature vit dans les marges, les opuscules à compte d'auteur, les blogs. Elle démasque les faussaires par sa nudité même. Et ce libelle de quatre-vingt-seize pages — ironiquement publié par une grande maison — en est la preuve vivante.

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