La spiritualité de Beethoven

Bernard Fournier
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
4 octobre 2026
Review :
Arts et culture
Histoire universelle
Spiritualité
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La spiritualité de Beethoven

Bernard Fournier

Les éditions du Cerf, 2026,

Beethoven nous est connu comme un homme des Lumières. Son enthousiasme pour Bonaparte, qu’il percevait comme un général qui sauvait la Révolution française contre les aristocraties, fussent-elles germaniques, aurait inspiré la Troisième Symphonie, dite « L’Héroïque ». Il en retirera la dédicace à Bonaparte lorsque, avec le Premier Empire « Napoléon perçait sous Bonaparte », selon l’expression de Victor Hugo (Les Feuilles d’automne, 1831). Beethoven est également le modèle de l’artiste moderne, des lumières qui, ose écrire au prince Ludwick von Lichnowski, « Prince, ce que vous êtes, vous l'êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi-même. Des princes, il y en a eu et il y en aura encore des milliers. Il n'y a qu'un seul Beethoven ! ». On considère que cette répartie est la naissance de l’artiste, tel que nous le définissons aujourd’hui. Ces quelques traits que nous partageons sur Beethoven, homme des lumières n’incitent pas à le considérer comme un auteur spirituel.

L’auteur, Bernard Fournier, est un professeur réputé de musicologie à Paris-VIII, et auteur de plusieurs livres de référence tels que « L’esthétique du quatuor à cordes (prix des Muses du meilleur essai, Fayard, 1999), « L’histoire du quatuor à cordes en trois volumes (Fayard 2000,2004 et 2010), et « Le génie de Beethoven (Fayard 2016). Il décrit la spiritualité de Beethoven selon quatre piliers : catholique non-pratiquant, un Dieu auquel il s’adresse sans médiation, et dont les caractéristiques génériques sont ouvertes aux dieux égyptiens ou indiens, un christianisme humaniste s’exprimant plus par la charité que par la transcendance et une morale puisant dans l’Antiquité et conforme à l’esprit du siècle. Cette position à distance le faisait qualifier d’athée par Haydn (p 22).

L’ouvrage s’organise autour de trois parties. La première s’intitule « l’œuvre religieuse ou à connotation, religieuse, et contient l’oratorio Christ au Monts des Oliviers (op. 85) et la Messe en ut (op. 86) et d’autres pièces composées sur commande avec, si je puis dire, un affichage à connotation religieuse. De manière intéressante, il lui est associé le 15e quatuor à cordes (op. 132), un des sommets de son œuvre composé tardivement vers 1824-1825, et contenant le fameux troisième mouvement Heiliger Dankgesang, en reconnaissance à une pause dans ses souffrances.

La deuxième partie porte sur les signes de spiritualité dans des œuvres instrumentales, L’auteur décrit ce qui lui semble être empreint de « spiritualité » dans les symphonies n°6 – La pastorale (op.68) et la 7e (op.92) et son deuxième mouvement. Les quatuors à cordes où l’auteur, éminent spécialiste, décrit avec brio les quatuors n° 8,12, 13 et 14, et enfin, des sonates pour piano et d’autres œuvres instrumentales.

Enfin, une troisième partie est consacrée à la Missa Solemnis. Œuvre née d’une période sombre de la vie du compositeur. Il y exprime plus clairement son appel au Christ comme source de Vie au milieu de ses déceptions sentimentales, de sa vulnérabilité sociale et son isolement par la maladie qui l’isole, le faisant passer pour misanthrope. L’analyse musicologique est précise, voire technique et accompagne le lecteur dans la découverte intime de l’œuvre.

Ce que l’on pourrait qualifier de spiritualité est selon l’auteur, « une spiritualité de la volonté » face à l’adversité, « Beethoven reste debout, sa musique le montre » (p. 352).

Ce livre est notable par sa cohérence, où l’analyse musicologique encadre une réflexion qui se situe par nature dans la subjectivité. En particulier, chez un compositeur comme Beethoven où maladie et difficultés de vie sont les redoutables aiguillons de recours à un Autre, comme possibilité de survie, mais dont l’ancrage est flottant dans un déisme courant au début du XIXe, après le déclin des confessions chrétiennes dans l’Europe du XVIIIe siècle, déclin dont la Révolution française a paradoxalement été l’occasion d’un renouveau. Malgré tout, Beethoven affirmera son espérance en Christ dans les dernières années de sa vie. Il faut remarquer que Beethoven par son enfance et sa faible formation intellectuelle n’a pas eu la possibilité d’exprimer de manière littéraire sa vie personnelle. Et là encore, si l’hypothèse de maladie de Paget est le plus souvent retenue, il faut rappeler la présence obsédante de sa maladie qui enserre progressivement sa face et son crâne, impression terrible que l’on a du mal à imaginer, même en connaissant la maladie et son processus, dit de Leontiasis Ossea.

Les réserves sur ce livre sont simples à présenter. La notion de spiritualité est étirée et flottante malgré l’analyse musicologique passionnante, les rapprochements psychologiques entre le père biologique défaillant et Dieu le Père, reste une hypothèse mal étayée. La préface est lyrique et ampoulée et ne reflète pas le contenu du livre.

Ces réserves ne doivent toutefois pas conduire, malgré le titre, à considérer ce livre comme portant uniquement sur la spiritualité. Il s’agit d’un remarquable travail d’analyse musicologique, qui, même s’il est parfois technique, est rendu abordable par le souci pédagogique de l’auteur. Les QR codes insérés dans le texte permettent au lecteur de passer de l’analyse à l’écoute des œuvres, qui nous attirent et enveloppent au-delà des mots. C’est sans doute dans cette écoute associée à l’analyse que nous sommes conduits vers un chemin propice à la spiritualité. Cette écoute qui est présente dans le Shema Israël « Écoute Israël, L’éternel est notre Dieu ». L’Écoute présentée également par Jésus-Christ comme la caractéristique fondamentale de sa famille : « ceux qui écoutent la Parole de Dieu » (Luc 8,21).

Paradoxe d’un compositeur sourd qui nous ouvre les oreilles !

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