Lamento

Élisabeth de Lambilly
Edition du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
24 juin 2026
Review :
Sr Marguerite Tandonnet
Écritures
Essai
Temps de lecture :
1
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Lamento. Le chant de la femme de Lot

Élisabeth de Lambilly

Ditions du Cerf, 2026

« Je n'ai pas de nom. (…) Je suis la femme de. » Ainsi s'ouvre Lamento, le récit d'Élisabeth de Lambilly qui prête enfin une voix à l'une des grandes muettes de la Bible : la femme de Lot, celle que la Genèse expédie en une demi-phrase, changée en statue de sel pour s'être retournée sur Sodome. Le pari est audacieux et pourrait-on dire, émouvant : faire parler une figure sans nom et sans visage, « pétrifiée depuis le fond des âges » (p. 10), pour lui rendre ce que le Livre lui a refusé — une existence, une mémoire, une humanité.

Le livre est un chant funèbre et tendre. La narratrice se souvient. Avant la catastrophe, elle a vécu : « J'ai aimé, j'ai pleuré (…). J'ai donné la vie, j'ai vu la couleur de mon sang » (p. 10). De cette femme ordinaire, l'auteure tisse toute une vie de femme du désert — le pain pétri, les idoles adorées, l'Éternel tutoyé, les peaux frissonnantes, les enfants ensevelis. C'est là le premier mérite du texte : avant d'être un symbole, cette femme redevient une personne, charnelle, contradictoire - une vivante.

Autour d'elle, Élisabeth de Lambilly réécrit toute la saga d'Abraham et de Lot, vue d'en bas, du côté de celle qui suit sans avoir été consultée. La sortie d'Ur des Chaldéens, la halte à Harran, l'appel mystérieux — « Va pour toi » —, la séparation des deux clans, l'installation dans la plaine fertile, puis Sodome, la ville « aux cœurs encombrés », l'hospitalité bafouée, la voracité des hommes, la nuit du jugement. Le récit biblique défile, mais déplacé, humanisé, vu à hauteur de femme.

Tout converge vers la scène finale, donnée d'avance comme une sentence : « Et elle était devenue une statue de sel » (Gn 19, 26, p. 173). Et c'est là que le livre touche à une position remarquable. Car ce regard en arrière, que la tradition lit comme une désobéissance, devient sous la plume de Lambilly un acte de compassion. La femme se retourne non par nostalgie coupable, mais parce qu'elle ne peut se résoudre à fuir sans un regard pour le peuple qu'on extermine, « des plus âgés aux nouveau-nés ». Son immobilité de sel n'est plus une punition : c'est « ce geste qui témoigne à lui seul de mon humanité » (p. 15). Se retourner, c'est refuser l'indifférence.

Les forces du livre sont évidentes : une langue poétique, ample, sensorielle, portée par un souffle qui ne faiblit jamais ; une relecture féministe et spirituelle d'une grande finesse, qui réhabilite sans jamais militer lourdement ; une vraie puissance d'émotion. On pense aux grandes voix bibliques réinventées, de la lignée des monologues qui rendent justice aux oubliées.

Les limites tiennent au genre même. Le parti pris du monologue lyrique, magnifique, demande au lecteur de se laisser porter par le rythme plus que par l'intrigue, dont l'issue est connue ; certains trouveront la déploration parfois trop continue. Et l'ancrage biblique suppose qu'on accepte d'entrer dans ce vaste récit des origines.

Reste un livre qui transforme une condamnation en chant d'amour. Et qui nous laisse cette question : et si se retourner, parfois, était le plus humain des gestes ?

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