

Le hibou, le zodiaque et la petite vieille
Miettes de Thomas d'Aquin
François-Xavier Putallaz
Éditions du Cerf, 2026
Le livre de François-Xavier Putallaz est à la fois un livre savant et une promenade, tant l’écriture nous permet de suivre l’auteur dans son invitation à redécouvrir le thomisme, alors même que notre formation nous en a interdit l’accès.
François-Xavier Putallaz, philosophe suisse spécialiste de la pensée médiévale, Professeur à l’université de Fribourg. Il dirige la collection Collection « Vestigia. Pensée antique et médiévale » des éditions du Cerf. Il est l’auteur de nombreux livres tels que 1991 : La connaissance de soi au XIIIe siècle : de Matthieu d'Aquasparta à Thierry de Freiberg (Vrin,1991) ; Figures franciscaines : De Bonaventure à Duns Scot (Cerf, 1997) ; Le dernier voyage de Thomas d'Aquin (Salvator, 1998), et plus récemment Le dernier voyage de Thomas d'Aquin (Salvator, 2020).
Le hibou, le zodiaque et la petite vieille. Miettes de Thomas d'Aquin propose un pari en apparrence simple : aller chercher le grand docteur du XIIIe siècle non par ses sommes monumentales, mais par ses marges, ses digressions, ses « petites tranches de vie » que les spécialistes ont négligées. L'auteur l'avoue d'emblée : le choix des thèmes est « parfaitement arbitraire », « même un peu anarchique » (p. 7). C'est précisément ce qui en fait le charme.
Treize chapitres, treize miettes.
Les bains chasseraient-ils la tristesse ?
L’espoir se trouverait-il au fond d’un verre ?
Que pensait Thomas de la parure des femmes, des jeux, des rires, de la moquerie, des signes du zodiaque ? ?.
F.-X. Putallaz pratique un constant aller-retour entre le Moyen Âge et notre époque, méthode qu'il ne prétend pas « scientifique » mais qui donne à ces fragments « un rythme nouveau » (p. 7). L'érudition est réelle, jamais pesante, toujours portée par une plume vive et un humour discret.
Le plus beau chapitre est sans doute le premier, celui du hibou. Reprenant une image d'Aristote commentée par Thomas en 1271, l'auteur montre que notre intelligence ressemble aux yeux de l'oiseau de nuit : aveuglée non par le manque de lumière, mais par son excès. Il distingue magnifiquement deux nuits — celle, « par en dessous », de l'absurde et de la contradiction, qu'il faut fuir ; celle, « par en dessus », des vérités trop lumineuses pour nos yeux faibles, qui nous attirent « comme un aimant » (p. 13). Toute la modestie de la raison thomiste tient dans cette parabole.
Mais le cœur du livre est ailleurs, dans la figure énigmatique qui clôt l'ouvrage : la petite vieille. Putallaz prend soin de dissiper un contresens répandu. Thomas ne dit pas que cette humble femme « en sait davantage que les théologiens, ce qui serait passablement sot », mais qu'elle en connaît plus que ceux qui ont vécu dans l'ignorance ou le refus de la Révélation (p. 166). Elle incarne l'humilité, la réceptivité à la vie divine, « une âme ample et silencieuse » (p. 170). Et l'auteur de livrer sa thèse la plus profonde : chez Thomas, sainteté et science ne se côtoient pas, elles se confondent. D'où cette formule finale, lumineuse : « la rigoureuse technicité doctrinale s'y fait la gardienne de la fraîcheur évangélique » (p. 170).
Les forces du livre sautent aux yeux : accessibilité, élégance, érudition légère, capacité rare à rendre Thomas d'Aquin vivant et même drôle. On referme le volume convaincu d'avoir approché l'homme autant que l'œuvre. Les limites sont l'autre face de ce parti pris : le lecteur en quête d'une synthèse rigoureuse restera sur sa faim, et le procédé de l'« aller-retour » entre les siècles, séduisant, frôle parfois l'anachronisme assumé.
Reste un petit livre précieux, qui prouve qu'on peut être savant sans être austère — et que les miettes, parfois, nourrissent mieux que le festin.
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