

Rédigé entre 1926 et 1927, au cœur des étendues désertiques chinoises où Teilhard de Chardin menait ses fouilles paléontologiques, Le Milieu Divin reste l’un de ses écrits les plus personnels et les plus audacieux. Interdit de publication de son vivant par les autorités ecclésiastiques, ce texte ne verra le jour qu’en 1957, après sa disparition. L’édition proposée par Loyola, enrichie d’une introduction et de commentaires inédits signés François Euve, éclaire sous un jour nouveau une pensée qui cherchait à concilier l’engagement dans le monde et la quête du sacré. L’auteur s’y adresse à ceux qu’il nomme les « âmes en mouvement » (p. 29), partagées entre leur attachement aux réalités terrestres et leur aspiration à Dieu.
Teilhard y dénonce avec vigueur un christianisme marqué par un détachement artificiel, qu’il qualifie même de « trahison envers l’être » (p. 88). Sa thèse centrale, aussi simple que révolutionnaire, peut se résumer ainsi : le divin imprègne si profondément notre existence que c’est dans l’action elle-même, dans l’effort concret du quotidien, que nous pouvons le rencontrer et l’embrasser (p. 51). Loin d’être un obstacle à la spiritualité, la matière devient ainsi le terrain privilégié de l’expérience religieuse. Comme le souligne Alexis Leproux dans sa préface, cette vision s’inscrit dans la lignée des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, pour qui Dieu se révèle à travers la création : « Il faut contempler comment Il réside en chaque créature, leur conférant leur raison d’être » (p. 65). De cette intuition naît une mystique du travail, où chaque geste humain, une fois purifié et orienté, contribue à l’édification d’un monde renouvelé. « Sous l’apparente banalité des choses, écrit-il, se construit peu à peu, grâce à nos efforts transformés, la Terre promise » (p. 145).
L’eucharistie occupe une place centrale dans cette réflexion. Pour Teilhard, elle incarne l’aboutissement de l’Incarnation, un processus qui s’étend « depuis les prémices de la promesse messianique jusqu’à la Parousie » (p. 114). Le monde entier, transfiguré par le Christ, devient le corps même de Celui qui était, qui est et qui vient. Cette perspective cosmique, où la matière et le spirituel s’unissent, trouve un écho surprenant dans l’encyclique Laudato Si’ du pape François, qui reprend à son compte cette idée d’un amour divin embrassant toute la création (Sg 11, 24).
Cette réédition permet de mesurer l’actualité d’une pensée qui, malgré les résistances, a profondément marqué la spiritualité chrétienne moderne. Le style de Teilhard, à la fois lyrique et dense, porte la trace d’une expérience mystique nourrie par les horreurs de la Première Guerre mondiale. Certains passages, cependant, peuvent déconcerter : son évocation d’une « matière sainte » (p. 100) ou sa prière « Matière envoûtante et puissante, divinise-moi » ont pu prêter le flanc à des accusations de panthéisme, même si son intention reste ancrée dans une vision résolument christocentrique. Par ailleurs, son langage, imprégné des concepts scientifiques de son époque, peut sembler déroutant pour le lecteur d’aujourd’hui.
Néanmoins, la puissance visionnaire de l’ouvrage reste intacte. À l’heure où la crise écologique interroge notre rapport au monde, sa conviction que « l’Univers, à travers chaque parcelle de matière, prépare la Jérusalem céleste » (p. 49) offre une perspective stimulante. Les annotations de François Euve, fines et pédagogiques, aident à resituer cette pensée dans son contexte sans en édulcorer la radicalité. Un « essai de vie » (p. 29), donc, qui, près d’un siècle après sa rédaction, continue de nous inviter à habiter pleinement un monde réconcilié avec son Créateur.