

Avec Les héros de l’Évangile sont parmi nous, Emmanuel Gobilliard, évêque de Digne, nous propose bien plus qu’un simple commentaire des Écritures. Ici, pas de dissertations théologiques arides ni de leçons de morale descendues d’en haut. À la place, on découvre une méditation vibrante, presque intime, où l’Évangile sort des pages sacrées pour s’incarner dans le tumulte et la beauté du quotidien. « J’ai décidé d’écrire pour toi, cher Théophile », lance-t-il d’entrée, reprenant les mots de saint Luc (p. 7). Et c’est bien à chacun d’entre nous, avec nos doutes, nos espérances et nos imperfections, qu’il s’adresse. Son message est clair : ces récits deux fois millénaires ne sont pas des reliques poussiéreuses, mais une parole vivante, qui continue de résonner dans les vies les plus ordinaires.
Un Évangile qui bat au rythme du monde Gobilliard ne se présente ni en savant ni en moraliste, mais en témoin. Un témoin qui, chaque matin, écoute le Christ lui parler « comme à un ami » (p. 7) et qui, le reste du temps, guette les signes de sa présence dans les existences les plus simples. Ce qui le fascine, ce n’est pas de reconstituer « ce qui s’est vraiment passé » il y a deux mille ans, mais de montrer comment ces histoires anciennes éclairent encore nos vies aujourd’hui. Pour lui, Jésus ne se promène pas seulement sur les chemins de Galilée – il arpente aussi nos rues, nos lieux de travail, nos moments de solitude ou de joie. « La parole de Dieu n’est pas un texte figé, mais une réalité vivante », insiste-t-il (p. 8). Et c’est cette conviction qui donne à son livre son souffle particulier.
Prenez sa réflexion sur Marie, par exemple. Exit la Vierge lointaine et irréelle des images pieuses. Sous sa plume, elle devient une femme « profondément humaine et simple » (p. 30), joyeuse sans excès, humble sans mièvrerie, capable de transformer le peu qu’elle a en festin de vie. Pour illustrer son propos, il n’hésite pas à faire un détour par la cuisine d’un grand chef, Pierre Troisgros, dont l’art de « créer du lien à travers les saveurs » (p. 34) lui semble une métaphore parfaite de la sainteté : quelque chose qui se vit dans l’attention aux autres, dans le partage, dans ces « petits riens » qui font toute la différence. Une brebis perdue, un verre de vin qui manque à une noce, une pièce jetée dans le tronc du Temple… Pour Gobilliard, c’est dans ces détails en apparence insignifiants que Dieu choisit de se révéler.
La miséricorde, cette folie divine Parmi les thèmes forts du livre, celui de la justice et de la miséricorde est sans doute le plus marquant. En s’appuyant sur le dialogue des deux larrons en croix (p. 153), il oppose deux visions : celle d’une justice qui condamne (le Mispat) et celle d’une justice qui restaure (le Rib). Jésus, accusé à tort, pourrait se défendre, dénoncer ses bourreaux. Pourtant, il se tait. Pourquoi ? Parce que « son amour pour nous passe avant tout le reste », même avant sa propre innocence (p. 156). Cette idée, l’évêque la nourrit de son expérience auprès de prêtres incarcérés pour abus sexuels. Sans jamais minimiser l’horreur de leurs actes, il défend une approche où la condamnation n’est pas une fin en soi, mais une étape possible vers la réparation. « La justice est nécessaire, mais la miséricorde l’est tout autant », écrit-il (p. 160). Une position nuancée, qui évite à la fois le laxisme et la vengeance, et qui trouve un écho particulier dans notre époque divisée.
Ce qui frappe, c’est sa capacité à parler de ces sujets délicats sans tomber dans le discours convenu. Quand il évoque les rencontres en prison, on sent qu’il ne théorise pas depuis son bureau, mais qu’il parle d’hommes en chair et en os, avec leurs failles, leurs résistances et, parfois, leurs lueurs d’espoir. « Le Seigneur tend la main au bon comme au mauvais larron », rappelle-t-il (p. 161). Une phrase qui résume à elle seule toute la tension – et toute la beauté – de l’Évangile.
Des saints comme vous et moi
Autre idée force : la sainteté n’est pas réservée à une élite de parfaits. Gobilliard se méfie des vies de saints édulcorées, qui gomment les aspérités pour n’en garder qu’une image lisse et intimidante. Lui préfère les figures « à la porte d’à côté » (p. 178) – celles qui, comme Pierre ou Marie-Madeleine, oscillent entre grandeur et faiblesse. Son portrait de Mgr de Miollis, l’évêque de Digne qui inspira Mgr Myriel dans Les Misérables, est à cet égard révélateur. Cet homme, qui parcourait un diocèse ravagé par la Révolution pour y semer l’espérance, n’était pas un surhomme. Juste un croyant qui, « avec ses forces et ses limites » (p. 181), a tenté de vivre l’Évangile là où il était. « Dieu ne nous demande pas d’être des photocopies des saints, mais des originaux », résume l’auteur (p. 179). Un message libérateur dans une Église qui a parfois tendance à ériger des modèles inaccessibles.
Un style vivant, mais pas toujours maîtrisé
Le ton de Gobilliard est celui d’un conteur plus que d’un professeur. Ses phrases sont directes, ses images percutantes, ses anecdotes tirées de la vie réelle. On sent qu’il écrit comme il parle, avec chaleur et conviction. Pourtant, cette spontanéité a un prix : le livre manque parfois de structure, passant d’un sujet à l’autre avec des transitions un peu brutales. Certaines digressions, comme celle sur la gourmandise (p. 35), bien que savoureuses, peuvent laisser le lecteur sur le côté de la route. De même, son rejet catégorique des « révélations » ou des interprétations littérales (p. 9) pourrait heurter ceux qui, sans être fondamentalistes, trouvent dans ces approches une source de nourritures spirituelle.
Un livre qui donne envie d’y croire (ou d’y croire à nouveau)
Au final, Les héros de l’Évangile sont parmi nous est un livre qui fait du bien. Non pas parce qu’il apporte des réponses toutes faites, mais parce qu’il rouvre des questions essentielles : et si la foi n’était pas d’abord une affaire de dogmes, mais une manière de voir le monde ? Et si les « héros » de l’Évangile n’étaient pas ces figures lointaines et parfaites, mais ces visages croisés chaque jour – y compris le nôtre ?
Gobilliard ne prétends pas tout expliquer. Il se contente de montrer, avec des mots simples et des exemples concrets, que le Christ est toujours là, « proche de notre vie, vivant parmi nous » (p. 25). Et ça, c’est déjà beaucoup.