
Né en 1997 à Clermont-Ferrand, Arnaud Miranda est docteur en théorie politique associé au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Il a obtenu le Prix « jeune chercheur » de la Fondation des Treilles en 2024 pour sa thèse d’histoire des idées politiques intitulée Les pensées contemporaines de la décadence : un imaginaire antidémocratique. Il enseigne depuis 2019 l’histoire des idées politiques et la philosophie à Sciences Po, à l’Université Versailles Saint-Quentin et à l’Institut Catholique de Paris.
Cet ouvrage, Les Lumières sombres, inaugure, chez Gallimard, une nouvelle collection intitulée : bibliothèque de géopolitique. Et l’auteur soulignera d’ailleurs à quel point l’étude attentive des idées politiques, de leurs évolutions, de leurs soubresauts parfois, est une condition indispensable à la protection et au développement de la démocratie. Sans ce travail, sans cette volonté de comprendre, l’approche du réel se réduit à une sorte de lecture moralisante, sans autre intérêt que de distinguer entre le bien et mal à partir de l’émotion et du ressenti bien plus qu’à partir d’une analyse réfléchie et nourrie.
Le livre se propose d’essayer de comprendre comment, dans les années 2010 et 2020, nous avons vu apparaitre et croitre, aux Etats-Unis, une contre-culture de droite radicale, essentiellement construite et développée sur internet.
Tout d’abord en opérant une distinction fort utile entre « conservateurs » et « néoréactionnaires » : « Contrairement aux conservateurs, qui veulent préserver l’ordre traditionnel tout en s’accommodant du cadre de la démocratie libérale, les réactionnaires considèrent qu’il est trop tard, que l’ordre traditionnel a tellement été corrompu qu’il faut renverser la table pour le reconstituer. Ils prônent une réaction révolutionnaire contre le présent. Donc le réactionnaire, à la différence du conservateur, ne s’accommode pas du régime démocratique et cherche à y mettre fin. » On retrouve ici, d’une certaine façon, les catégories « enracinés » et « émancipés » proposées par Chantal DELSOL pour expliquer la polarisation de la vie des idées politiques aujourd’hui.
Cette distinction faite et illustrée, l’auteur souligne d’entrée de jeu une dimension fondamentale du « néoconservatisme » : ce mouvement ne nait ni d’un ouvrage philosophique, ni d’une théorie politique élaborée, ni de quelques chercheurs universitaires… Il nait sur internet, animé par des blogueurs, agissant le plus souvent sous un pseudonyme, alternant entre des publications courtes type « punchline » et de longs développements pas forcément très structurés.
Citons Arnaud MIRANDA : « L’histoire de la pensée néoréactionnaire peut s’écrire en deux phrases. Dans un premier temps, au tournant des années 2010 et dans le sillage de Curtis YARVIN et Nick LAND, la néoréaction s’est constituée comme une communauté marginale en ligne. Dans la deuxième partie de la décennie, les efforts de YARVIN ont permis à ce courant de trouver sa voie jusqu’aux nouvelles élites du parti républicain. Le succès politique de la néoréaction s’explique en partie par une stratégie numérique théorisée en tant que telle par les principaux acteurs du mouvement. »
Les inspirateurs de ce mouvement ? Très probablement des économistes comme MISES (né en 1881 et qui fera de l’individu libre le moteur essentiel de l’économie) HAYEK (né en 1899 et qui luttera avec acharnement à la fois contre le keynésianisme et contre le socialisme) ROTHBARD (né en 1926 et théoricien de l’école autrichienne d'économie, du libertarianisme et de l’anarcho-capitalisme). Ces trois auteurs, largement marginalisés à leur époque, nourrissent grandement la pensée libertarienne aux Etats-Unis (et ailleurs…) : toute entrave à l’initiative individuelle ne peut que freiner la production de richesse, la démocratie telle qu’elle s’est déployée ne fonctionne pas, l’égalité entre les individus ne correspond pas au réel, l’État doit être géré comme une entreprise dont le PDG agira comme un monarque…
Quelques personnalités, pour Arnaud MIRANDA, vont diffuser et théoriser ces modes de pensée : Curtis YARVIN tout d’abord : pamphlétaire, connu sous le pseudonyme de « Mencius Moldbug », qui va créer et animer, dès 2007, un blog que MIRANDA considère comme l’acte de naissance de la néoréaction. YARVIN, ingénieur de formation et autodidacte dans le domaine de la pensée politique, a pour ambition de « produire un contre-discours face à l’hégémonie démocratique et progressiste, en redéfinissant les catégories d’analyse, par exemple avec les concepts de « pilules bleues » et de « pilules rouges » empruntées au film Matrix (page 49). Ou encore avec le concept de « Cathédrale » qui porte le « progressisme » comme une idéologie quasi religieuse construite sur la croyance en des universaux comme la démocratie, la paix, l’environnement, les droits de l’homme, l’égalité… Pour YARVIN, « la Cathédrale est composée de deux parties : les universités accréditées et la presse classique. Les universités formulent les politiques publiques. La presse guide l’opinion publique. Autrement dit, les universités prennent les décisions, en faveur desquelles la presse produit du consentement ». (page 68)
Ainsi la grande proximité entre néoréactionnaires et libertariens apparait très vite. Pour eux, la démocratie comme appareillage lourd et compliqué, peut et doit être dépassée.
Autre figure importante de la néoréaction, Nick LAND, philosophe, formé de la façon la plus académique qui soit, passé de la gauche d’avant-garde dans les années 90, à la néoréaction, caractérise sa pensée par le concept « d’accélérationnisme » : non pas comme un outil de description du sens de l’histoire, mais – comme d’ailleurs Marx avec la révolution – traduisant la volonté d’accélérer le cours d’une histoire inéluctable. Or, pour LAND, la démocratie est présentée comme un décélérateur de l’histoire : elle n’est pas un simple régime politique, mais une idéologie égalitaire qui, reposant sur l’expansion de l’Etat, freine le développement du capitalisme : non seulement elle repose sur un mensonge – celui de la souveraineté populaire – mais elle est condamnée à « sombrer dans les profondeurs de la corruption et de la gloutonnerie ». C’est LAND qui propose le concept de Lumières sombres (The Dark Enlightenment).
Arnaud MIRANDA poursuit son livre en enrichissant encore l’identification des sources et des développeurs de la néoréaction.
Ainsi la galaxie NRx (néoréaction) avec SPANDRELL, BAP, Zero HP LOVECRAFT (pseudos encore…) qui introduisent la question biologique dans la proposition : Spandrell s’inquiète de la destruction de notre potentiel génétique par l’idéologie de la Cathédrale, BAP (Bronze Age Pervert) nous exhorte à la régénération à travers un élitisme nietzschéen, Zero HP Lovecraft donnant pour sa part une expression science fictionnelle au transhumanisme.
Ainsi des entrepreneurs comme Marc ANDREESSEN ou Pieter THIEL, qui portent le mouvement et y contribuent grâce à leur puissance financière.
Au total, Arnaud MIRANDA nous propose un livre passionnant, éclairant, très documenté, qui ne tombe jamais dans le piège d’un moralisme inutile. Et qui nous détourne d’une pensée facile qui considérerait que les néoréactionnaires, le plus souvent libertariens, dont on parle ici ne seraient qu’une petite tribu d’hurluberlus qui passeront aussi vite qu’ils sont arrivés.
Et – commentaire du rédacteur de cette recension – cet ouvrage nous invite à ne pas nier la véritable responsabilité du progressisme dans la naissance de ces mouvements : en effet, quand on promeut l’émancipation de l’individu comme source et finalité du progrès, quand on affirme que la civilisation occidentale se caractérise essentiellement par une triple exploitation – de la nature, de la femme et des minorités racisées – et qu’il convient à ce titre de la renier… quand on considère que, en démocratie, le peuple peut ne pas être la référence ultime et que les experts sont plus habilités à prendre des décisions… pouvons-nous nous étonner de voir surgir la néoréaction comme un produit induit par ce progressisme ???
Aussi, la voie face à la néoréaction ne peut pas se limiter à l’indignation, à l’ostracisation, à une condamnation morale qui irait de soi, comme on le lit ou l’entend (trop) souvent. La voie nécessaire à laquelle cet ouvrage nous convoque est bien celle de la recherche obstinée du Bien Commun, de l’alimentation du processus démocratique qui en est le corolaire, du travail de compréhension de l’évolution des idées, d’une réflexion anthropologique sérieuse, d’une capacité à faire un pas de coté par rapport à des certitudes faciles.
Oui, ce livre nous invite au travail, et il nous faut en remercier l’auteur.