Les masques tombent

Charles Rojzman
Edition FYP
Rédigé par :
Jean-René Berthélémy
Review :
Veronique Jaquet
Essai
Temps de lecture :
1
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Les masques tombent

Charles Rojzman

FYP éditions, 2025

Charles ROJZMAN a 84 ans. Enfant caché pendant la guerre, il grandit dans le secret d’une catastrophe familiale : le jour même de sa naissance, ses grands-parents et ses quatre frères sont assassinés en Pologne. Cette expérience d’une vérité à la fois présente et tue nourrira son interrogation sur la peur, la violence, le mensonge et les mécanismes par lesquels individus et sociétés refusent parfois de regarder le réel.

Après des études de littérature française et comparée, de psychothérapie et de différentes sciences sociales, il enseigne le français et la littérature française à l’Université de Cologne et exerce également plusieurs métiers manuels, notamment dans l’imprimerie, la scierie et l’agriculture. À partir de la fin des années 1980, ses interventions auprès de groupes et d’institutions confrontés à la violence et aux conflits, en France puis dans différents pays, notamment au Rwanda, en Allemagne, en Amérique latine, au Moyen-Orient et aux Etats-Unis le conduisent à élaborer la Thérapie Sociale.

Celle-ci repose notamment sur l’idée que la démocratie n’exige pas la disparition du conflit mais la capacité de l’affronter sans basculer dans la violence, la haine, la victimisation ou le déni. Elle conduit également à distinguer l’ennemi fantasmé de l’ennemi véritable : comprendre nos projections et nos préjugés ne doit pas empêcher de reconnaître les forces et les idéologies qui menacent réellement la liberté.

Face au tragique dans l’histoire récente, Charles Rojzman est habité par une question permanente : comment les êtres humains finissent par accepter l’inacceptable ? L’ouvrage ici recensé tente d’apporter des éléments de réponse à cette interrogation.

Ainsi, l’auteur nous invite à un travail sur nous-mêmes, à la fois personnellement et collectivement. Ne souffrons-nous pas souvent du regard biaisé que nous portons sur ce qui nous arrive, bien plus que de ce qui nous arrive vraiment ? Ne cédons-nous pas trop souvent à la (trop) grande facilité de la victimisation, qui consiste à me persuader de mon bon droit au seul motif que je serais (conditionnel !!!) victime ? N’avons-nous pas tendance à disqualifier avec des « arguments » (plus souvent des anathèmes) moraux bien plus que raisonnables ceux qui ne partagent pas nos vues ? Face à la multiplicité des sources d’information, ne choisissons-nous pas à priori celles qui nous confortent dans notre certitude bien plus que celles qui nous invitent à un déplacement ?

La question du réel est au cœur de l’ouvrage. Le réel est ce qui va nous permettre d’entrer en discussion, en débat, et même en opposition, sans jamais recourir à la violence comme mode de règlement des désaccords.

Ainsi, quand, au Rwanda, Charles assoit à la même table les victimes et les bourreaux, le réel devient effectivement l’arme qui permet l’échange, premier pas vers une possible paix. Ainsi, quand à Dresde, des habitants de l’Est de l’Allemagne réunifiée peuvent exprimer leurs inquiétudes sans être soupçonnés de « nostalgie du communisme », des solutions émergent.

Mais, trop souvent, nous dit l’auteur, le récit sur le réel remplace le réel. Nous n’avons jamais disposé d’autant d’images, de statistiques, d’experts… Et pourtant, le réel reste caché, obscurcit, tronqué.

Trois réalités que Charles ROJZMAN qualifie de totalitarismes brouillent notre perception du réel.

 La mondialisation marchande, qui réduit la personne à un consommateur et en fait un acteur économique interchangeable, au service d’un système de production qui met l’homme au service de la machine et des technologies numériques.

 L’idéologie islamiste, qui veut imposer l’occident comme un monde décadent, incapable de satisfaire les vrais besoins des hommes, les emmenant vers leur perdition en proposant la liberté de conscience, l’émancipation de la personne et la démocratie.

 Le néocommunisme, qui divise le monde entre oppresseurs et opprimés, qui considère que l’homme (surtout l’homme blanc) est, et restera, éternellement coupable d’exploiter la nature, les minorités, et maintient sa domination par la puissance économique et culturelle.

Alors, que faire ?

Peut-être d’abord accepter que le fait de penser repose sur l’acceptation de dire : je me suis trompé…

Ne pas disqualifier à priori ses peurs : peur de l’avenir, peur d’un monde qui change trop vite, peur de se sentir étranger dans son propre pays. La peur doit être apprivoisée, soumise au réel. Ici, la responsabilité des élites, politiques, culturelles, médiatiques… est fondamentale : quand ces élites expliquent au « petit » peuple que ce qu’il voit n’existe pas… la confiance est très vite entamée.

Accepter l’homme « réel », que l’auteur oppose à l’homme « idéal ». L’homme est capable du pire et du meilleur. Cette « double nature » est une dimension constitutive du réel. Les deux grandes perversions du XXème siècle – le communisme et le nazisme – ont eu en commun la volonté de créer un homme nouveau, parfait, débarrassé de ses défauts… On sait ce que ces systèmes ont engendré. L’homme réel, avec ses imperfections, ses erreurs, ses défauts, est bien le seul à prendre en compte.

Créer, mettre en place, les cadres qui permettent une expression libérée des à priori et des idées toutes faites. C’est-à-dire oser considérer que les gens sont des experts de leur propre vie, et savoir qu’ils sont parfaitement capables de chercher ensemble la vérité. L’auteur le souligne : « pour qu’une démocratie marche en haut, il faut qu’elle marche aussi en bas ». Autrement dit, rendre aux personnes et aux collectivités leur capacité de liberté, de responsabilité, de discernement et d’action face au réel.

Charles ROJZMAN termine son ouvrage par une invitation à l’amour. Impossible ? Utopique ? Naïf ? Pas si sûr… A condition toutefois d’accepter que tous les hommes sont faits du « même bois », qu’ils sont des semblables, qu’ils peuvent se comprendre et vivre en paix en s’accordant non pas sur leurs opinions, mais d’abord sur le réel qui est leur environnement commun d’existence.

Jean-René BERTHELEMY

Recension relue par Véronique JAQUET

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