
La Bible, manuel de subversion,
Stéphane Encel,
Cerf, 2026, 192 p.
Il fallait de l'aplomb pour accoler le mot « subversion » à un corpus que vingt siècles de commentaires ont domestiqué. Stéphane Encel, historien des religions spécialiste du judaïsme des Premier et Second Temples, assume : la Bible n'est pas un livre mais une bibliothèque, un laboratoire d'idées pour aujourd'hui. Son pari : y puiser des « modèles », au sens presque mathématique d'une traduction du réel (p. 12), pour affronter un monde devenu illisible. Loin d'être « un papillon cloué au mur », selon la formule de Jacques Ellul qu'il reprend, la Bible reste « un organisme en constante interprétation » (p. 13).
Quatre chantiers structurent le parcours. La liberté d'abord, à travers cette « pédagogie de la liberté » empruntée à André Néher : au Jardin, Adam et Ève sont protégés du Mal, donc aussi du Bien, « privés de choix, donc de liberté » (p. 18). Le serpent devient presque l'instrument de leur émancipation, et l'auteur en tire une formule heureuse : « Le choix se fait donc après la liberté » (p. 21). Vient ensuite le pouvoir. Encel montre que l'alliance, la berit, relativise toute autorité humaine : le roi n'est institué que « pour faire comme les nations » (p. 56), et le Deutéronome place la justice avant lui — tsedek, tsedek tirdof, « Justice, justice tu rechercheras » (p. 60). Troisième volet, la légitimité de la Loi, fondée sur la mémoire de l'esclavage : se souvenir, injonction répétée 169 fois selon Yerushalmi (p. 89), interdit ontologiquement de maltraiter le faible. La démonstration culmine dans le rapprochement, documenté, entre les Tables de la Loi et la Déclaration de 1789 (p. 102-103). Enfin, la vie et ses sens, où la relecture serrée de tzela (« côté », non « côte ») et de bânâh renverse la lecture patriarcale de la création d'Ève, présentée comme « le terme et l'apogée » du processus créateur (p. 130).
Le livre séduit par sa circulation constante entre exégèse et actualité. Encel convoque Chouraqui, Ginzberg, Hélène de Saint-Aubert, les juristes Sylvain Soleil et Yves Sassier, sans dédaigner Matrix ni le Rubik's Cube. L'érudition ne pèse jamais : en 192 pages, c'est une prouesse.
Restent des réserves. Le titre promet plus qu'il ne tient : la subversivité est plus souvent affirmée que démontrée, et le mot lui-même s'efface derrière une lecture, au fond, très humaniste et conservatrice des équilibres. L'ouvrage est presque exclusivement adossé à la Bible hébraïque ; le lecteur chrétien s'étonnera de la portion congrue faite au Nouveau Testament. Surtout, les derniers chapitres glissent vers l'essai d'humeur : la charge contre « la jouissance sans entrave » et l'« inversion folle de la transmission » à l'ère des écrans (p. 146) relève davantage du diagnostic générationnel que de l'analyse historienne. On regrettera enfin que les zones obscures du corpus — violence, conquête, élection — ne soient guère interrogées.
Un livre stimulant, à lire comme une invitation : remettre en circulation des textes trop vite rangés au rayon des antiquités.