Magnifica Humanitas

Pape Leon XIV
Edition du Cerf - Mame - Bayard
Rédigé par :
Frère Bruno Cadore
7 juin 2026
Review :
Gilles Berrut
Doctrine - Magistère
Temps de lecture :
1
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Lettre encyclique Magnifica Humanitas

Du Saint-Père Léon XIV

Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle.

Signée le 15 mai 2026

Il fallait un certain courage pour qu'un pape ose, dès sa première encyclique, affronter de plein fouet l'intelligence artificielle. C'est ce qu'a fait Léon XIV avec Magnifica Humanitas, signée le 15 mai 2026 — jour anniversaire des 135 ans de Rerum Novarum — et présentée en personne dans la salle du Synode au Vatican le 25 mai, geste inhabituel qui en dit long sur l'importance qu'il accorde au sujet. Plus de cent pages, 250 paragraphes : c'est le premier grand texte doctrinal de son pontificat, et le premier document pontifical entièrement consacré au numérique.

Le fil rouge est une magnifique image biblique, posée dès l'ouverture : l'humanité est devant un choix décisif, ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l'humanité habitent ensemble (§1). À Babel, figure de la domination orgueilleuse, le pape oppose Néhémie, ce juif exilé qui relève pierre après pierre les murs de Jérusalem. Tout le texte tient dans ce contraste : serons-nous « des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel » (§16) ?

L'encyclique inscrit délibérément l'IA dans la longue tradition de la doctrine sociale de l'Église, qu'elle retrace de Léon XIII à François. Les deux premiers chapitres en rappellent les fondements — l'être humain image du Dieu trinitaire, l'égale dignité de tous, le bien commun, la subsidiarité, la solidarité. Les suivants entrent dans le vif : le « paradigme technocratique », les rêves transhumanistes et posthumanistes de dépasser les limites de la condition humaine (§116), et la réponse chrétienne empruntée à saint Augustin : « Deux amours ont fait deux cités » (§130).

Le mot le plus frappant, le pape l'assume pleinement : il faut « désarmer » l'IA. Le mot est fort, reconnaît-il, mais il a été choisi délibérément. Désarmer, précise-t-il, ce n'est pas renoncer à la technologie mais l'empêcher de dominer l'humain (§110), la soustraire aux monopoles, la rendre contestable et donc habitable. L'appel s'adresse nommément aux développeurs, dont chaque choix de conception « exprime une vision de l'humanité » (§111). Suivent des pages denses sur la vérité comme bien commun, la dignité du travail, l'école, les nouvelles dépendances, et un réquisitoire courageux contre les armes autonomes et la banalisation de la guerre.

Les forces du document sont réelles. Il évite à la fois la diabolisation et l'émerveillement naïf, propose un humanisme ferme sans être passéiste, et culmine sur une méditation lumineuse du Magnificat, où Marie devient « poétesse et prophétesse de la rédemption » (§244) et apprend à regarder le monde avec les yeux des petits.

« La paix soit avec vous ! » Ces tout premiers mots prononcés par Léon XIV après son élection indiquaient déjà le chemin sur lequel il invitait l’humanité d’aujourd’hui à déployer la responsabilité qui lui revient de bâtir un monde habitable pour le bien de tous. Une responsabilité pour l’avenir qui soit à la hauteur de son espérance de communion, que l’encyclique illustre en évoquant Tolkien « déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver ». En choisissant de consacrer sa première encyclique aux questions posées par l’ « intelligence artificielle », fruit de la créativité technique de notre « magnifique humanité », le pape situe cette responsabilité dans la réalité d’une globalisation du monde dont l’IA sera l’un des acteurs majeurs. Un tel défi oblige la responsabilité commune à veiller à ce que l’humanité ne se déserte pas elle-même.

De ce point de vue, Magnifica Humanitas pourrait être reçue comme une sorte de « discours de la méthode » de l’intelligence assistée : recueillir la richesse des enseignements d’une tradition sans oublier d’en reconnaître les erreurs, les fautes et les conversions ; se donner ainsi les moyens à la fois d’identifier les fruits et promesses d’une créativité humaine magnifique, et d’avoir la sagesse de résister à l’ivresse d’une immédiate efficacité qui conduirait à de nouvelles formes graves d’aliénation ; soutenir l’engagement du plus grand nombre dans la détermination des exigences d’une responsabilité commune : bâtir un monde vraiment soutenable par tous.

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