On demande des prêcheurs

Eric T de Clermont-Tonnerre
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
11 juillet 2026
Review :
Essai
Temps de lecture :
1
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On demande des prêcheurs

Éric T de Clermont-Tonnerre

Éditions du Cerf, 2026

Le titre claque comme une affiche de mobilisation — et ce n'est pas un hasard : c'est une paraphrase du fameux appel de Clemenceau. On demande des prêcheurs !  est un cri, une convocation. Son auteur, le frère Éric T. de Clermont-Tonnerre, dominicain, ancien provincial de France, ancien directeur général du Cerf, a fondé en 2015 l'École de la prédication pour les laïcs. Ce livre en est le fruit mûr, après dix ans de terrain.

Le diagnostic ouvre le livre et lui donne son urgence. Dans un monde déchristianisé, l'Église ressemble à un petit troupeau sur la défensive, dont les prises de parole risquent de se réduire aux slogans identitaires (p. 7). Pire : à l'ère du numérique, la vraie parole est menacée d'étouffement sous les millions de messages quotidiens, les fausses paroles, les manipulations. L'exergue de Ionesco donne le ton : « Les morts sont plus nombreux que les vivants. (…) Les vivants sont rares. » Face à quoi l'auteur oppose saint Paul : c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants.

La thèse est claire, et elle a du souffle. La prédication n'est pas la propriété des clercs. S'appuyant sur Lumen Gentium et sur Vatican II, Clermont-Tonnerre rappelle que le sens de la foi et la grâce de la parole sont accordés à tous les baptisés (p. 15). D'où sa formule, presque une revendication : « il me paraît important que les laïcs n'hésitent pas à prendre la parole et que les clercs la leur donnent… aux hommes et aux femmes » (p. 15). Sa figure tutélaire n'est pas un évêque mais une laïque : Catherine de Sienne, cette voix qui s'est élevée au XIVe siècle et qui reprochait à ses correspondants leur manque de courage dans le service de la parole. C'est à elle qu'a été confiée l'École de la prédication.

Le livre alterne les registres avec bonheur. Réflexion théologique sur la prédication comme acte du Christ et de l'Église ; méditation contemporaine sur « la parole humiliée » et « la parole qui détruit » à l'heure des réseaux ; belles pages sur l'écoute, le silence, le risque de la parole ; puis, très concrètement, une pédagogie — huit « harmoniques » au service de la Parole, cinq attitudes fondamentales (le don, l'amitié, la veille, le choix, la gratitude). Le chapitre sur les disciples d'Emmaüs comme modèle de prédication (p. 77) est un petit chef-d'œuvre de finesse : Jésus y écoute avant de parler, marche avant d'enseigner.

Les forces du livre sautent aux yeux : pédagogie sûre, lucidité sans amertume, ancrage biblique constant, et cette audace tranquille de rendre aux baptisés « ce qui leur appartient » (p. 89) — tous prêtres, tous prophètes, tous rois. On y sent l'expérience d'un formateur qui sait combien il est difficile de parler juste du pardon ou de la souffrance.

Les limites tiennent au genre. L'ouvrage oscille entre l'essai et le manuel, et la juxtaposition de listes — harmoniques, attitudes, enseignements — donne parfois un tour de vade-mecum qui casse le souffle du propos. Et le lecteur venu chercher un débat de fond sur la question, brûlante, de la prédication liturgique des femmes restera sur sa faim : le livre ouvre la porte plus qu'il ne la franchit.

Reste un essai lucide, stimulant, pétri de pédagogie. Et un appel qui mérite d'être entendu.

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