
Voilà un livre qui dérange dans le bon sens du terme. Emmanuel Hirsch, philosophe et professeur émérite d'éthique médicale à l'université Paris-Saclay, fondateur en 1995 du premier Espace éthique de l'AP-HP, n'est pas un nouveau venu : c'est l'une des grandes voix françaises de la bioéthique depuis quarante ans. Avec Penser après la bioéthique (Les Éditions du Cerf, 2026), préfacé par son frère François Hirsch, chercheur à l'Inserm, il pose une question presque iconoclaste de la part d'un tel homme : la réflexion bioéthique ne s'est-elle pas épuisée ?
Le constat est sévère. À l'heure où des entreprises américaines proposent ouvertement de modifier la lignée germinale humaine pour « construire un futur sans maladies héréditaires » (p. 9), Hirsch observe la « faible autorité » d'une bioéthique débordée par les puissances technologiques et financières (p. 10). Pire : il dénonce une « bioéthique palliative », rassurante, qui se contente d'accompagner l'acceptation sociale des innovations en donnant « à croire qu'une régulation est possible » (p. 22). Révision après révision, la loi « lisse » ce qui hier semblait inacceptable, dans un « exercice concerté de l'amnésie » qui finit par tout admettre. Jean Bernard l'avait pressenti : « la science va plus vite que l'homme » (p. 33).
Le cœur du livre n'est pas une théorie mais un chemin. Hirsch arpente les territoires concrets où la conscience éthique vacille : les xénogreffes et l'« humanisation » de l'animal, le protocole Maastricht et la question du don d'organes après euthanasie (p. 83), la médecine prédictive qui condamne parfois à savoir sans pouvoir agir, la financiarisation de la santé et le « juste prix » de traitements innovants hors de portée (p. 154). Partout la même inquiétude : que les normes ne finissent par substituer à la conscience individuelle « un catéchisme qui nous habituerait à consentir aux bienfaits » des promesses biomédicales (p. 131).
Sa proposition est belle et exigeante : « penser après la bioéthique, c'est réinvestir et, si nécessaire, réinventer la responsabilité éthique » (p. 16), revenir au socle du consentement institué par le Code de Nuremberg, et défendre des « lignes intangibles » quitte à des positions de résistance, ou plutôt de « non-abandon » (p. 16).
Les forces de l'ouvrage sont réelles : une érudition juridique et philosophique impressionnante, un courage rare à critiquer une institution — le CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) — dont il fut pourtant un proche, une attention émouvante aux plus vulnérables. Les limites tiennent au même registre. La phrase de Hirsch est dense, sinueuse, faite d'interrogations en cascade qui peuvent égarer ; le lecteur non spécialiste devra s'accrocher. Et l'« après bioéthique » annoncé reste, l'auteur le reconnaît, une trajectoire plus qu'une doctrine.
De nous jours, on perçoit avec acuité et inquiétude que tous les garde-fous éthiques en matière de protections de la vie privée, du respect constitutif des limites, comme celle de tuer, ou de modification génétique vers un transhumanisme ou de ce qui est constitutif de la personne et de la société, sont remises en cause et que les agences de régulations sont débordées par la techniques ou par les modes de vies tout simplement, sans avoir la possibilité de peser véritablement dans le débat. Reste un livre habité, nécessaire, qui refuse les renoncements confortables Une conscience en alerte, à l'heure où l'humain lui-même devient un chantier.