

Et si l’on distinguait les catholiques en fonction d’une ligne de partage inhabituelle : « celle des amoureux et des trop raisonnables » (p. 10) ? Tel est le défi lancé par Petit plaidoyer pour un christianisme amoureux.
Dominicain d’expérience, économiste et ancien directeur d’Économie et Humanisme, le frère Jean-Claude Lavigne est l’auteur de nombreux ouvrages tels que Se laisser entraîner sur le chemin de bénédiction (2023), Le moment contemplatif (2019), Voici je viens, la vocation religieuse (2012), La vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui (2011), Pour qu’ils aient la vie en abondance (2010).
Le propos est ambitieux tant le langage de l’amour dans le domaine de la foi est une ligne de crête entre, d’un côté, un langage amoureux, qui est dans le déni du réel, et, de l’autre, une telle prise en compte des difficultés que l’on n’y reconnaît plus l’exigence de l’amour, qui est visage de Dieu.
Un plaidoyer est un exercice de disputatio dans la tradition de l’ordre de saint Dominique. Avec sa part de polémique, d’effacement des nuances (p. 13-14) quand il faut défendre, mais aussi de références solides issues de la Tradition, de la théologie thomiste et de l’exemple des saints. Forte des appels pressants et clairs des papes François et Léon XIV, l’exigence d’une parole claire et forte sur l’amour de Dieu pour chacun (p. 14) est une exigence de la prédication et du témoignage comme signe des temps.
L’auteur s’est plu à structurer son texte comme celui d’un procès, de la pièce à conviction (p. 15) aux verdicts (p. 61).
Les pièces du dossier sont les Écritures, en premier le Cantique des Cantiques, dont l’auteur est un spécialiste, puis les prophètes (Osée, Jérémie). Vient ensuite Jésus, l’« amour dit » (p. 35), qui exprime cet amour avec une grande liberté, quitte à s’attirer les foudres des grincheux, corsetés dans une Loi qui aurait perdu son esprit. Le Ressuscité dans sa gloire ne demande pas à l’apôtre Pierre d’obéir à un dogme rigide, ni d’adhérer à une chapelle de pensée, mais il lui pose la question « M’aimes-tu ? » (p. 41). Les saints, par un « appel à témoins » (p. 49), manifestent par leur vie la réalité toujours actuelle de l’amour en acte. À côté des saints connus comme Origène, saint Bernard, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, l’auteur, dans une tradition dominicaine, s’arrête sur Henri Suso, mystique rhénan, moins connu, qui fait dire au Christ à propos de sa passion « Mon cœur d’amant l’endurait par amour » (p. 52), répondant ainsi « à l’amour radical de Dieu pour les humains » (p. 53).
Le verdict ose réconcilier l’éros et l’agapè, et la confrontation au réel : les roses avec les épines. Ce qui permet à l’auteur de situer le pardon comme une condition de l’amour vrai (p. 66). Nous sommes loin d’un effacement coupable ou du coup de gomme sur les blessures. L’amour est risque, déplacement et rencontre. Même lors du baiser de paix, parfois vécu comme le moment redouté (p. 97). En conclusion, l’auteur exprime le souhait que Dieu nous envoie des gens ordinaires saisis par l’amour, en laissant place à une question à laquelle nous voici en quelque sorte sommés – pour garder le langage du palais de justice – de répondre… en acte.
La limite de l’ouvrage, assumée par l’auteur, est le ton polémique, comme le propos sur les jansénistes qualifiés de « castrateurs » (p. 50). De longues citations bibliques font osciller le texte entre le livre à thème et le livre qui porte à la méditation. La synthèse de la tension entre l’amour comme élan spontané et le commandement d’aimer, d’un tout autre registre, tient en deux pages (p. 47-48).
Reste une lecture aisée pour un livre généreux qui permet au lecteur de devenir un amoureux et non un juré de prétoire.