Petite vie de dom Guéranger.

Odile et Samuel Pruvot
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
11 octobre 2026
Review :
Catherine Masson
Histoire du christianisme
Temps de lecture :
1
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Odile et Samuel Pruvot

Petite vie de dom Guéranger.

La renaissance de l’abbaye de Solesmes

Éditions du Cerf, 2026

L’Abbaye de Solesmes est connue mondialement pour ses travaux paléographiques sur les partitions grégoriennes de l’antiphonaire de Grégoire le Grand, et sa redécouverte hypothétique du rythme qui y est inscrit. Dans l’Église de France, cette abbaye représente la voie d’une réforme de la vie monastique dans une fidélité à Rome à rebours du gallicanisme qui régnait alors dans le clergé sous la restauration postrévolutionnaire. Mais la figure de son fondateur, dom Guéranger, reste souvent confinée aux écrits savants des historiens de l’Église. Sa figure de conservateur n’en faisait pas un repère dans les années post-concile de Vatican II. Avec la résurgence d’un fondamentalisme allant parfois jusqu’à l’intégrisme en opposition avec Rome, il retrouve l’intérêt de sa position, avec la légitimité de la solidité de sa fondation, loin des aléas observés dans les récentes fondations.

Qui est dom Guéranger, lorsque l’on n’est pas un spécialiste ? Tel pourrait être le sous-titre de cette « Petite vie de dom Guéranger » écrite en duo par Odile et Samuel Pruvot, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la mort du refondateur de Solesmes.

Le ton est donné dès le premier chapitre, « Le buveur d'encre » (p. 7) : à quatre ans, le petit Prosper avale l'encre verte de son père, croyant boire une liqueur (p. 8). L'anecdote, tirée de ses propres mémoires, sert de fil : Guéranger sera toute sa vie un dévoreur de livres, ébloui à dix ans par un missel entrevu jusque-là de loin sur l'autel (p. 9), puis emporté par le Génie du christianisme de Chateaubriand (p. 12).

Le livre suit ensuite un parcours chronologique. On y lit l'illumination mariale du 8 décembre (p. 21), la découverte des querelles entre gallicans et ultramontains (p. 23), l'éveil d'une vocation bénédictine alors que l'ordre est éteint en France (p. 35), puis le geste fondateur : le rachat, en 1831, du prieuré de Solesmes mis en vente (p. 51), dont Guéranger devient prieur en 1833 et abbé en 1837. Viennent le grand combat liturgique contre le foisonnement des rites diocésains, au nom d'une liturgie qu'il tient pour « la langue de l'Église » (p. 74) et qui va de pair avec la restauration du chant grégorien (p. 75) ; l'amitié décisive avec la comtesse Swetchine, mécène de l'œuvre (p. 85), qui était aussi le soutien d’Henri-Dominique Lacordaire lors de la restauration de l’Ordre des Prêcheurs en France ; la fondation des moniales de Sainte-Cécile (p. 101), grâce à l’accompagnement et à la vocation de Cécile Bruyère ; la paternité spirituelle, saluée par une lettre du pape François de janvier 2025 (p. 120) ; enfin la défense de l'infaillibilité pontificale à la veille de Vatican I (p. 145), avant la mort en 1875.

En creux se dessine l'œuvre qui l'a rendu célèbre bien au-delà de Solesmes, « L'Année liturgique », vaste commentaire du calendrier chrétien qui irrigue encore la prière de l'Église.

L'atout majeur du livre est là : une écriture alerte, imagée, qui fait constamment parler Guéranger lui-même à travers ses écrits autobiographiques. Les auteurs prennent soin d'expliquer au lecteur non spécialiste ce que sont le gallicanisme, la tonsure ou le « mystère », si bien que l'ouvrage se lit comme un roman tout en instruisant. On tient là une porte d'entrée idéale vers une figure aujourd'hui méconnue en France, mais majeure par son héritage monastique et liturgique, et par sa juste position dans l’Église catholique de son temps.

Le revers de cette qualité est un ton nettement édifiant. Écrit dans le sillage du procès en canonisation ouvert en 2005, le récit verse volontiers dans l'hagiographie : tout devient signe de la Providence, et les applications spirituelles au lecteur d'aujourd'hui — notre monde du « tout de suite » — finissent par alourdir la narration. La distance critique manque : l'ultramontanisme intransigeant de Guéranger ou sa lutte contre les liturgies locales auraient mérité d'être discutés autant qu'admirés. De même, sa relation avec Jean-Baptiste Lamennais et avec Henri-Dominique Lacordaire, concrétisée par le journal « L’Avenir » est passée complètement sous silence, alors même que cet engagement et les débats qui ont conduit à la divergence de leurs chemins, pour des raisons différentes avec les deux autres, est le signe de l’ouverture d’esprit, de l’intelligence vive, du courage et de la capacité de discernement de dom Guéranger. Cette étape de la vie est traitée soit par le silence soit par une explication gênée comme si c’était un défaut ou une faiblesse de sa vie.

Reste une biographie d’abord simple qui peut être une première lecture de découverte à condition d’en prolonger la lecture par des écrits plus équilibrés. Elle remplit parfaitement son office : donner envie de connaître l'homme de Solesmes.

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