Robert Schuman. Le catholique Père de l'Europe

Raymond Poidevin
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
11 septembre 2026
Review :
Emmanuel Morucci
Histoire universelle
Temps de lecture :
1
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Robert Schuman. Le catholique Père de l'Europe

Raymond Poidevin

Les Editions du Cerf, 2026

Curieux destin que celui de cet homme né allemand en 1886 au Luxembourg, formé dans les universités du Reich, installé avocat à Metz dans le « Reichsland » annexé, et qui ne commence sa carrière politique française qu'en 1919. C'est ce parcours improbable — d'un « homme des frontières » devenu Père de l'Europe — que retrace Raymond Poidevin dans Robert Schuman. Le catholique Père de l'Europe (Les Éditions du Cerf, 2026). L'auteur, disparu en 2000, fut l'un des meilleurs historiens des relations franco-allemandes et signa en 1986 la biographie de référence : ce volume en est la version resserrée, centrée sur la foi.

Le livre s'ouvre sur « un itinéraire étonnant ». Poidevin y suit les grandes étapes d'une vie faite de ruptures : le militant catholique lorrain, l'un des plus jeunes parlementaires français à trente-trois ans ; l'homme des heures sombres, sous-secrétaire d'État sous Reynaud puis Pétain, qui vote les pleins pouvoirs au maréchal avant d'être emprisonné par les nazis puis de s'évader en 1942 ; l'« indigne » et « inéligible » de la Libération, réhabilité sur intervention de De Gaulle ; enfin le leader de la IVe République, ministre des Finances aux pires moments de l'après-guerre, chef du gouvernement, et surtout ministre des Affaires étrangères au Quai d'Orsay pendant quatre ans et demi.

Le cœur du livre est la déclaration du 9 mai 1950, cette proposition d'un « pool » charbon-acier fondée sur l'idée d'une « communauté de destin franco-allemand » (p. 85). Poidevin montre bien comment la réconciliation avec l'Allemagne, la construction européenne et une conviction chrétienne profonde procèdent d'une même source. Car la thèse est claire, annoncée par le sous-titre : Schuman a vécu la politique comme un apostolat, avec pour seule boussole « faire le bien ». Ce « véritable apôtre laïc », célibataire austère logé rue du Bac au sixième étage sans ascenseur (p. 15), assistait chaque jour à la messe et lisait le Nouveau Testament (p. 18). La conclusion résume l'homme : un pragmatique doté d'un solide bon sens, mû par « une inébranlable volonté de servir ».

Les forces de l'ouvrage sont réelles. La rigueur de l'historien, l'appui sur les archives mosellanes et la correspondance de Schuman, l'équilibre entre l'homme d'État et l'homme de foi en font une porte d'entrée idéale. Le portrait est nuancé, jamais complaisant : Poidevin sait pointer les hauts et les bas d'une politique qui en connut.

Les limites tiennent au statut du texte. Il s'agit d'une réédition d'une biographie brève parue en 1988, qui ignore donc la recherche récente — la grande biographie de François Roth (2008) — et surtout la reconnaissance de Schuman comme « vénérable » par le pape François en 2021, étape majeure vers sa béatification, qu'un lecteur d'aujourd'hui s'attendrait à voir discutée. Le plan thématique, enfin, fragmente parfois le récit et brouille la chronologie.

Reste un livre lumineux et accessible sur une figure trop méconnue des Français, à l'heure où l'Europe doute d'elle-même. Le témoignage d'un temps où l'on faisait de la politique, précisément, pour ne pas la confondre avec les affaires.

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