
Comment raconter un homme qui a passé sa vie à disparaître ? Tel est le beau défi que relève Alexia Vidot dans Saint Bruno, L'homme derrière le chartreux, précédé d'une préface somptueuse de François Sureau, de l'Académie française. Journaliste à La Vie, convertie à vingt ans, l'auteure s'est fait une spécialité des portraits spirituels ; elle s'attaque cette fois au fondateur de l'ordre le plus silencieux de la chrétienté.
Tout commence par une marche. Un matin de la mi-juin 1084, autour de la Saint-Jean-Baptiste, Bruno de Cologne et six compagnons franchissent la porte de la Cluse et s'enfoncent dans une brèche des montagnes du Dauphiné, « un coup de lance » dominé par la muraille du Grand Som (Prélude). Ce désert glacé, le lieu-dit de Cartusia, ils le choisissent pour y retrouver, contre toute vraisemblance géographique, l'Orient des Pères du désert, ces ermites dont Arsène résumait la devise : « fuis, et tais-toi ». La Grande Chartreuse est née, et avec elle un paradoxe qui dure : « jamais réformée, jamais déformée », elle traverse neuf siècles sans se laisser visiter — « le monastère ne se visite pas », prévient un simple panneau.
Vidot retrace l'itinéraire d'un homme brillant qui a tout quitté. Né vers 1030 à Cologne, formé à la célèbre école cathédrale de Reims, écolâtre — directeur des études — pendant une vingtaine d'années, Bruno fut un maître admiré, puis chancelier de l'archevêque Manassès, qu'il dénonça pour simonie. Il aurait pu lui succéder ; il préféra le silence. Appelé plus tard à Rome par le pape Urbain II, l'un de ses anciens élèves, il fonda une seconde chartreuse en Calabre, où il mourut en 1101, apaisé.
La grande réussite du livre est de nous faire entrer dans une intimité spirituelle presque sans événements. Comme le note Sureau, il est facile de captiver avec des vies tumultueuses — Vincent de Paul chez les pirates, Ignace sur les murailles de Pampelune ; il faut bien plus de talent pour rendre palpable le « calme lumineux, à demi angélique » d'un homme dont la seule aventure fut intérieure. Vidot déplore justement ces vies de saints « écrites avec de la lymphe et non du sang » — et évite l'écueil : son récit, dit joliment le préfacier, « se lit comme un roman de la grâce ». La lettre de Bruno à son ami Raoul le Verd affleure sans cesse, avec cette phrase sur la solitude que « ceux-là seuls connaissent qui en ont fait l'expérience ».
Les forces du livre : une écriture sensible et incarnée, une érudition discrète, et cette capacité rare à faire aimer une figure dont il ne reste presque rien — pas de règle, quelques lettres, un silence. La préface de Sureau, à elle seule, est un petit chef-d'œuvre.
Les limites tiennent au sujet même. Qui cherche une biographie documentée, appuyée sur les rares sources médiévales, restera sur sa faim : Vidot signe un portrait spirituel, plus contemplatif qu'historique, et la frontière entre méditation et reconstitution s'y estompe parfois. Le lecteur non croyant, enfin, devra accepter d'être conduit vers ce que Sureau nomme sans détour le « salut ».
Reste un livre habité, qui réussit l'impossible : donner une voix à celui qui avait choisi de se taire. L'espace d'une lecture, écrit le préfacier, « vous deviendrez un chartreux ».