

« Il est difficile et coûteux pour bien des personnes, en particulier les femmes, d'oser une parole franche et courageuse qui émane d'un mûrissement, à l'encontre des attentes des autres ». C’est ainsi que Marie de Lovinfosse souligne dès l’introduction, la motivation de ce livre. Loin des déclarations idéologiques, dont le style incantatoire est la seule justification, l’auteure, par ce travail théologique rigoureux sur 4 péricopes du premier chapitre de l’Évangile de saint Luc, nous conduit à découvrir le visage renouvelé d’une femme : Élisabeth.
Marie de Lovinfosse, Docteure en théologie, formée à Ottawa au Collège universitaire dominicain puis à Jérusalem à l'École biblique et archéologique française, a soutenu une thèse de doctorat, accompagnée par le frère Michel Gourgues OP, dont le titre est « La pédagogie de la visite de Dieu chez Luc ». Elle est sœur de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal. Passionnée par l'écoute libératrice de la Parole de Dieu, elle est co-titulaire d’une chaire « Évangile, théologie et vie » de l’université d’Ottawa ; et, actuellement, déléguée épiscopale pour le « Vicariat Chemins de mission », du diocèse de Liège. Ce double ancrage — la rigueur académique et l'engagement spirituel — nourrit son écriture.
Le livre s’organise autour de quatre passages du premier chapitre de Luc : Élisabeth engendrera (Lc 1,5-25) ; Élisabeth est signe du Dieu de l’impossible (Lc 1,26-38) ; Élisabeth bénit Marie et l’enfant (Lc 1,39-56) et Élisabeth engendre et annonce (Lc 1,57-80), en appliquant à chaque partie une méthode en trois temps : traduction littérale du grec, analyse des structures littéraires, puis interprétation personnelle.
Élisabeth est le plus souvent perçue comme un personnage secondaire dont la fonction littéraire est de mettre en valeur Marie et Zacharie. Mais l’auteure par une démonstration fondée sur une analyse fine des textes, nous indique qu’Élisabeth, au contraire est le personnage pivot sur lequel s’organise tout le texte de Luc 1. L’occurrence de son nom apparaît 9 fois, autant que Marie et Zacharie qui sont cités 8 fois chacun. Sa grossesse rythme l’ensemble du récit. Élisabeth donne le nom de son enfant, alors que Zacharie est contraint au silence : « il sera appelé Jean » (Lc1,60). Dans cette affirmation du nom, elle prend la place de l’ange, comme l’indique l’utilisation du verbe apokrinomai qui est réservé habituellement aux anges ou à Jésus lui-même.
Cette femme, comme beaucoup d’autres à son époque et cela durera pendant des siècles, subit un outrage : avancée en âge sans enfant, et donc stérile, elle tombe sous le coup de la condamnation supposée par Dieu, remettant en cause ainsi son honneur et sa foi. Elle rejoint ainsi les femmes réduites au silence et à la honte du premier testament (Hagar, Rachel, Sara, par exemple). Mais sa conviction d’être entendue par Dieu sera, en quelque sorte, son annonciation silencieuse, si l’on peut dire.
Dans la scène de la visitation, Marie vient voir sa cousine, mais également lui rendre hommage comme il est de coutume lors d’une visite. Ces deux femmes, pour des raisons différentes, sont toutes deux dans une situation de « grossesse hors la loi ». Or, leur rencontre ne sera pas une occasion de se plaindre, mais le jaillissement de l’exultation d’une joie partagée et d’une bénédiction de chacune d’entre elles, avec un élan prophétique qui résume l’ensemble de l’histoire du Salut. Cette visitation devient, en quelque sorte le lieu de naissance des Évangiles. Sans sages, sans docteurs de la loi, sans prêtres et sans cérémonie, mais dans la rencontre de deux femmes portant la vie.
Le travail de relecture souligne des aspects essentiels de la compréhension des textes des Évangiles, notamment sur un construit littéraire qui met en compétence le lecteur pour en comprendre le sens ; cela rejoint, comme le rappelle l’auteure, l’affirmation de Daniel Marguerat : « un texte, pour être lu, ne présuppose pas seulement la compétence du lecteur ; il construit un lecteur compétent pour le lire » [D. Marguerat, Y. bourquin. La Bible se raconte : Initiation à l’analyse narrative. Ed Cerf 1998 p 179].
Les deux seules réserves que l’on pourrait formuler sont, d'une part, le caractère technique de l’argumentaire qui impose pour les lecteurs qui n’ont pas appris le grec, une gymnastique, cependant tout fait accessible avec de l’attention ; d’autre part, le fait que les conséquences de cette redécouverte du modèle d’Élisabeth auraient pu être plus développées dans les espaces d’Église, mais aussi dans la manière, le vécu du temps, le silence, et l’action sur la société.
Sans aucun doute, il s’agit d’un ouvrage de référence qui ouvre un nouveau chapitre de compréhension du premier chapitre de l’Évangile de saint Luc. Par sa solidité technique, et son irrigation spirituelle, il devient un repère pour construire une pensée solide sur la place des nombreuses femmes, mais aussi des hommes, qui sont en marge car ils ne correspondent pas aux attendus normatifs culturels et sociaux.
Ce livre est ainsi également un chemin de soutien pour ceux qui traversent une épreuve avec l’impression d’être oublié par Dieu.