Tous singuliers

Marie-Laure Durand
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
10 avril 2026
Review :
Essai
Temps de lecture :
1
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Tous uniques

Marie-Laure Durand

Les Éditions du Cerf, mars 2026 · 164 pages

Et si l’on s’interrogeait sur les conséquences de l’affirmation que chaque personne est unique ? En fait, la singularité n’est pas une simple originalité, mais une véritable vocation.

Marie-Laure Durand, docteure en théologie et enseignante à l’ISFEC de Montpellier, nous accompagne dans cette réflexion.

Nous sommes tous singuliers, écrit-elle, mais « nous n’en avons pas toujours conscience » (p. 9). Souvent, cette singularité est évoquée pour souligner ce qui nous rend trop différents, ou pour nous imposer des attentes écrasantes. Pourtant, cette notion nous met mal à l’aise, car notre conscience collective, dirait Émile Durkheim, répète cette affirmation, mais ne le prend pas vraiment au sérieux et n’en tire pas les conséquences. D’où un certain malaise qui nous empêche de nous l’approprier.

Dans un premier temps, l’auteure explore l’étymologie et la sociologie de la singularité. Ce mot, issu du latin similis, évoque l’idée d’unité, mais aussi celle d’une relation à l’autre (p. 15). Marie Laure Durand s’appuie sur les travaux du sociologue Danilo Martuccelli, qui distingue l’individualisme — repli sur la vie privée — du « singularisme », une aspiration plus récente à être reconnu pour ce qui nous rend uniques, sans s’opposer aux autres (p. 20). Elle cite également Michel Serres, pour qui les algorithmes de l’IA et la médecine personnalisée illustrent l’émergence d’un monde capable de penser à partir du concret, du particulier, du singulier (p. 24). Une image frappante résume cette idée : les manuels d’anatomie d’un sujet normal considéré comme universel par des IRM individuelles qui montrent dans une égale importance les différents variants anatomiques d’une structure.

Puis le deuxième chapitre explore dans les Écritures la singularité. Elle n’y est pas une idée moderne plaquée sur un texte ancien, mais qu’elle en constitue l’essence même. Les personnages bibliques y sont concrets, nommés, ancrés dans des histoires, des conflits et des lignées. L’Alliance n’est pas un contrat universel et anonyme : elle est une élection, une promesse faite à un peuple en particulier — « Tu es unique à mes yeux » (p. 51). Comme le souligne Durand avec finesse, dire cela à quelqu’un, c’est lui permettre de le devenir.

S’inspirant de Paul Tillich, le troisième chapitre montre que Dieu ne se révèle pas dans l’abstraction, mais dans un « espace de préoccupation » singulier (p. 73) : celui du quotidien, dans son aspect parfois purement accidentel, en tant que variation particulière.

Le quatrième chapitre aborde la lecture comme un acte profondément personnel : interpréter la Bible, c’est l’entendre s’adresser à soi, ici et maintenant (p. 103). Enfin, le dernier chapitre convoque Martin Buber, Emmanuel Mounier et Thomas Merton pour affirmer que la singularité est une vocation spirituelle. Buber écrit : « Chaque être humain apporte au monde quelque chose de nouveau, qui n’a jamais existé » (p. 140). Merton ajoute : « La sainteté, pour moi, consiste à être moi-même » (p. 158). Durand conclut en appelant chacun à devenir un « hapax indispensable, un exemple unique dans l’histoire du cosmos » (p. 164).

Les qualités de cet essai sont nombreuses. La synthèse entre sociologie, philosophie et exégèse est menée avec fluidité et cohérence. L’auteure évite l’écueil de l’individualisme triomphant : la singularité qu’elle défend ne sépare pas, elle crée du lien, elle est inclusive. La référence à l’hapax biblique — ce mot qui n’apparaît qu’une seule fois dans tout le corpus, précieux par sa rareté (p. 17) — est l’une des plus belles trouvailles du livre.

Quelques réserves, cependant. L’analyse de Tillich, centrale dans le troisième chapitre, aurait mérité un développement plus approfondi pour un lectorat théologiquement exigeant. De même, la transition entre l’approche sociologique du premier chapitre et la relecture biblique qui suit et de lecture exigeante. On sent que l’ouvrage est issu d’une conférence de Carême — donnée à Notre-Dame de Paris le 1er mars 2026 — et que la forme orale a laissé des traces dans la structure écrite. Mais ces limites sont mineures au regard de l’ambition et de la clarté de l’ensemble. Tous uniques est un livre qui donne envie de cultiver sa propre singularité.

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